Interview de Delphine Dumont, créatrice de Eldiz.net

Publié le 01 octobre 2007 par Vanina Delobelle
Delphine Dumont a créé le site Eldiz.net qui est un digg like regroupant les sujets autour des femmes. Cette interview a été réalisée avec le concours de tous les chroniqueurs de TheFeedr.


Une étude montre que 60% des blogueurs dans le monde sont des femmes. Est-ce que ça te surprend ? Sont-elles sous représentées à ton avis ? Comment peux tu expliquer ce chiffre ?
C'est un chiffre qui ne me surprend pas du tout. Les "early adopters" sont plus souvent des hommes. Lorsque les blogs sont nés, beaucoup d'hommes ont adopté cet outil et beaucoup l'ont très vite abandonné. Les femmes y sont venues plus tard, elles ont mis globalement plus de temps à passer de lectrice de blog à rédactrice, leur démarche a été plus réfléchie. Elles ne se sont pas dit "Un blog ? C'est quoi ? Ah ! Il faut que j'en ai un !" Mais "Un blog ? C'est quoi ? Si j'en avais un, qu'est-ce que j'y mettrais ?"

Le premier billet du premier blog d'un homme est souvent consacré à l'ouverture du blog et on y trouve souvent des phrases du type "Ca y est ! J'ai mon blog ! Qu'est-ce que je vais pouvoir y mettre ?" Bref, l'action a précédé la réflexion. Un exemple intéressant, c'est celui de Tristan Nitot. Le premier billet de son premier blog illustre parfaitement bien cette interrogation :"Et maintenant, qu'est-ce que je vais bien pouvoir leur dire ?"

Alors que le premier billet de son second blog montre un plan, des choix, etc... :" Il se trouve que pour la moto, j'avais déjà un Blog. Mais pour ne pas mélanger les genres me voici avec un nouveau Blog, sur les Standards du W3C. Il n'a aucune prétention, à part refléter ma pensée de l'instant sur le sujet et --je l'espère-- apprendre au lecteur quelques "trucs" qu'il pourra réutiliser par la suite...". Sans surprise, c'est le second qui est toujours vivant et bien vivant.

Bien sûr, de très nombreux blogueurs hommes ont évolué et, de la grande interrogation du départ, ils ont fait un blog à thème bien défini et qui a fêté un ou plusieurs anniversaires.

En conclusion, je dirai que les femmes semblent avoir commencé par réfléchir au contenu, ce qui leur donne de bien meilleures chances de pérennité. Il est alors logique que le nombre de blogueuses soit supérieur au nombre de blogueurs. Par contre, je suis à peu près certaine que le nombre de blogs ouverts par des hommes est, lui, supérieur au nombre de blogs ouverts par des femmes. C'est l'espérance de vie qui est radicalement différente...

Que faudrait-il faire à ton avis pour inciter plus de femmes à utiliser les outils du Web 2.0 ?
D'abord, il est difficile d'estimer le nombre de femmes sur le net (Web 2.0 ou pas). Beaucoup utilisent une identité masculine ou neutre pour ne pas subir les assauts des boulets de la drague.

Par exemple, sur beaucoup de forums à thème technique (mécanique,hardware, etc...), il est préférable de s'appeler Ptilouis que TiteSophie si on veut une réponse rapide pour son carbu double injection. Les réponses dans le second cas commenceront par des trolls de 2 tonnes ("Ah les femmes et la mécanique", etc...). J'ai beaucoup de copines qui ont recours à ce procédé. Personnellement, je l'ai fait aussi, entre autres, sur un forum auto où mon premier passage m'avait laissé un mauvais souvenir.

Un autre barrage existe aussi entre les femmes et le web 2.0, et même le web tout court, il est bien physique celui-là, c'est Monsieur. Quand il n'y a qu'un PC à la maison, la femme doit souvent ruser pour l'utiliser ou céder la place. Dans les foyers multi-PC, les femmes, même sans être des geekettes, sont bien plus présentes sur la toile et, la facilité des outils 2.0 aidant, ont plus envie d'y participer.

Peux-tu nous citer quelques autre personnalités féminines du "Web 2.0 World" ?
J'ai du mal à cerner ce qu'est une personnalité "Web 2.0", que ce soit un homme ou une femme. De plus, je ne me pose pas la question de catégoriser les gens que je rencontre.

Je connais beaucoup, beaucoup de gens grâce aux différents projets dans lesquels je me suis investie. Des gens de tous âges, de toutes conditions. Certains sont encore des newbies du web, d'autres de vieux briscards qui ont très activement contribués à l'évolution du net. Il peut arriver que les premiers maîtrisent mieux le web 2.0 que les seconds, parfois trop imprégnés de leurs débuts en ligne. Comment dire lesquels sont 2.0 ?

Question classique, mais essentielle, comme ça t'est venu, comment as-tu commencé ?
Eldiz est parti de deux frustrations. Tout d'abord, celle de voir que l'information, de façon générale (Internet et vieux médias confondus) est très mysogyne. On y parle très peu de la réalité des femmes, on parle plus de leurs tours de poitrine que de leurs prix scientifiques, plus des frasques des starlettes hollywoodiennes que des innombrables souffrances infligées aux femmes, etc...

De mon côté, je m'efforçais, sur mon blog, de faire passer un maximum de liens mais, il aurait fallu que je m'y consacre à temps plein, ce qui m'était impossible.

Un jour, je suis tombée sur un digg-like au féminin : BringR et j'ai su que j'avais trouvé le support idéal !

J'ai contacté des amies en restant très mystérieuse sur la teneur du projet, juste pour savoir si elles me suivaient. Sans rien savoir, elles m'ont toutes dit banco et nous avons monté Eldiz. Isabelle Hurbain s'est occupée de l'hébergement et de la partie technique et nous avons recrutées d'autres femmes dont la personnalité nous paraissait intéressante.

Au final, nous étions une vingtaine pour lancer Eldiz, âgées de 18 à 62 ans, homos ou hétéros, salariées, dans le public ou le privé, ou indépendantes, en couple ou non, avec ou sans enfants, etc... Notre panel était bien diversifié.

J'ai voulu qu'Eldiz ne soit monté que par des femmes, non pas pour en exclure les hommes, mais juste pour montrer que si nous sommes toujours heureuses de travailler avec des hommes, nous ne sommes pas dépendantes d'eux. Nous pouvons le faire.

Aujourd'hui, environ 40% des membres inscrits sont masculins, 40% féminins et 20% ont une adresse mail et un pseudo non significatifs. On peut donc penser que nous avons atteint peu ou prou la parité ce qui nous fait très, très plaisir, puisque c'est vraiment ce que nous souhaitions.

Considères-tu cette expérience comme une réussite?
Absolument ! Eldiz a suscité la curiosité et l'intérêt de nombreuses personnes, internautes ou non. Les membres ont compris l'exigence de qualité que nous recherchons et publient des infos qui sont vraiment de très bonne qualité. La bonne humeur et le respect mutuel règnent.

Il y a aussi une chose qui me plait beaucoup et à laquelle je ne m'attendais pas, c'est une grande vigilance des membres. Si un lien abusif est publié, immédiatement, un lecteur ou un autre nous le signale, nous avons d'ailleurs nommé d'autres modérateurs en plus de ceux du début. Les membres aiment cet espace et tiennent à ce qu'il soit respecté. C'est très flatteur ! :)

Comment te positionnes-tu face à KakiNews ?
KakiNews prend tout, apparemment. Sur Eldiz, nous avons une charte très précise. Les règles principales sont :
  • On ne publie pas vers son propre blog plus d'une fois tous les 2 jours. Cela permet de découvrir les univers des membres et si, parfois, les serial posteurs ronchonnent un peu quand ils sont modérés, ça débouche généralement sur des choses très riches.
  • Les liens doivent être respectueux de la personne humaine. Pas de lien pour vanter la chirurgie esthétique ou l'anorexie, par exemple.
  • L'insolite, l'humour, même le un peu "chaud" sont les bienvenus, mais évidemment seulement si ce n'est ni sexiste, ni raciste, ni homophobe,etc...

Cette sévérité décourage probablement un certain nombre de personnes de participer, mais nous préférons grandir lentement sur des bases solides que partir vite vers le grand n'importe quoi. Nous avons la chance de ne pas avoir de contraintes par rapport à des supports de pub, cela nous laisse beaucoup de liberté pour préserver la qualité.

Cela peut paraître un peu prétentieux, peut-être que ça l'est d'ailleurs, mais nous avons toutes mis beaucoup d'attentes dans ce projet et je n'ai pas le droit de trahir cela.