Du Chemin des Dames à Kaboul, la même erreur stratégique

Par Jean-Philippe Immarigeon
crédit photo : pshutterbug

« La technique hypertrophiée par l’abondance des outils accapare l’activité cérébrale de l’homme, et finit par en faire un esclave des machines qu’il croyait conduire… L’homme n’a pas encore compris la nécessité de limiter l’emploi des instruments qu’il a récemment inventés : il a cru, par exemple, que les appareils (téléphone, automobile, machine à écrire) étaient des outils de commandement, alors qu’ils ne sont que des moyens de renseignement et de vulgarisation, et que la multitude des détails qu’ils apportent est nuisible à la création de la pensée. » (1) Ce texte est vieux de quatre-vingt ans, il date de 1929. Depuis, le téléphone et la machine à écrire ont été remplacés par l’informatique, mais rien n’a changé. L’homme serait-il condamné, dans le domaine de la guerre comme dans tous les autres, à être tributaire de la machine, et à ne plus savoir s’en passer ? Le progrès technologique serait-il devenu une contrainte, une sainte obligation ? « “Nous sommes en retard de cent ans sur nos inventions, cet écart ne fera que croître”, s’irritait Georges Bernanos. Telle est la puissance et la malfaisance de ces images, à la fois ingénieuses et sommaires, que les imbéciles accueillent avec tant de faveur, parce qu’elles leur tiennent d’idée générale. Que signifie, à la réflexion, cette avance de la civilisation sur les hommes ? La civilisation n’est pas une chose après laquelle on court ». (2)

Sans doute. D’autant que dans le domaine militaire, le résultat est loin d’être à la hauteur des espérances et des projets. La technologie n’a-t-elle pas abouti à ce que la guerre, que nous avions peu ou prou domestiquée, nous échappe, ou plutôt, pour reprendre un mot de Hitler à la veille de l’offensive de mai 1940, nous a été arrachée des mains par des adversaires aux méthodes et aux objectifs frustres ?

Mais relevons que ce débat a lieu dans d’autres cénacles, concernant d’autres modèles tout aussi raisonnés, et je pense à ce qui fut nommé révolution conservatrice puis ultra-libéralisme. Et les termes du débat ne sont pas différents que l’on discute de la guerre, de la finance ou de la planification industrielle. Ils se ramènent alors à une même problématique : l’Occident ne s’est-il pas totalement fourvoyé ? Et si tel est le cas, depuis quand ?

DE L’ININTELLIGENCE HISTORIQUE

Débattre de l’explosion de la bulle militaire, qui intervient après celle des bulles informatiques, immobilières, financières et même écologiques, c’est en effet mettre en cause un modèle vendu comme universel et définitif, celui de la « Fin de l’Histoire », hier porté au pinacle mais aujourd’hui accusé de tous les maux, lors même qu’il reste l’horizon indépassable de nos prétendues élites. Il en découle une schizophrénie bien française qui consiste, à l’heure où la France réintègre le commandement intégré de l’OTAN, à accuser les Etats-Unis de nous précipiter dans le mur, dans la finance comme dans la guerre, tant par leur refus de changer les règles du capitalisme que par leur obstination à sauver les RMA et autre Transformation. Et je n’entends ici que vitupérations contre un mode de pensée dénoncé verrouillé et obtus, pour ne pas dire totalitaire. Or cette vindicte utilise le vocabulaire qu’elle dénonce, ce qui trahit l’acceptation liminaire de ces mêmes erreurs, fixe les limites de l’exercice et surtout empêche de voir le vrai problème.

Il suffit de prendre la manière dont est abordée la question des combats menés au sein des populations civiles, et de s’étonner de ce que l’on s’étonne de découvrir que, lorsqu’on va se battre chez les autres, les autres soient là. La France a pourtant depuis 1830, si l’on excepte les trois invasions allemandes et quelques expéditions du style Crimée ou Suez, mené une longue succession de guerres de projection dans des conditions qui ne diffèrent pas radicalement de celles de nos engagements actuels. La résistance d’Abd-el-Kader ou la révolte d’Abd-el-Krim présentaient déjà les mêmes particularités que celles que nous rencontrons en Afghanistan. Et c’est en Indochine que l’armée française a compris et anticipé le contexte post-colonial qui perdure actuellement et qu’il faut avoir constamment à l’esprit, à savoir l’impossibilité qu’il y a à lutter contre un adversaire qui se trouve comme un poisson dans l’eau au milieu d’une population qui ne peut que lui être acquise, et au sein de laquelle l’Occident en armes n’est plus légitime et ne le sera jamais plus. La France y a appris les premiers rudiments de ce « nouveau » mode de guerre, ce qui ne l’a pas empêché de perdre à l’issue d’une vraie bataille rangée en 1954.

La surprise actuelle est donc surprenante. Oui, dès lors qu’on choisit de faire la guerre chez les autres, on viole un lieu de vie où se trouvent femmes et enfants, civils et commerçants. Oui, quelque soient ses possibles bonnes intentions, une armée étrangère qui se bat au milieu d’un peuple qui n’est pas le sien est, qu’elle le veuille ou non, une armée d’occupation. Et oui, lorsque nous sommes attaqués par les Talibans sur la route de Kandahar, ils sont chez eux et nous sommes aussi chez eux. Ces évidences semblent avoir été oubliées. On s’offusque : vous rendez-vous compte, les Talibans, le Hezbollah et le Hamas se servent des populations civiles comme de boucliers humains ! Cela évite de trop s’étendre sur la dérisoire faiblesse des moyens et des armes dont ils disposent au regard de l’écrasante supériorité, y compris numérique, des Occidentaux. Mais si on ne veut pas se heurter à ce problème, il ne faut pas entrer dans les villages afghans, les hôpitaux libanais ou les écoles de Gaza. Car si dans notre modèle de guerre, la place d’un gamin palestinien n’est pas d’être assis sur son banc d’école, quelle est donc sa place ?

Il ne s’agit pas de porter un jugement moral qui de toute manière ne nous aide en rien à résoudre le problème posé, mais de savoir quel type de guerre voulons-nous faire, nous. Jean Jaurès écrivait que la grande faiblesse de la France sur l’Allemagne était qu’elle ne savait pas ce qu’elle voulait, alors que son adversaire lui, le savait, et « à fond ». (3) Le Taliban sait ce qu’il veut, et il le sait à fond : que nous ne frappions plus à sa porte. Et nous, savons-nous au moins pourquoi nous y frappons ? Pour ne plus nous battre chez nous, et c’est très louable pour une Europe dont chaque fondation depuis un millénaire doit tant à la guerre. Aller la faire chez les autres permet à nos écoliers de profiter d’un continent enfin en paix avec lui-même. Fort bien ! La logique et le bon sens commanderaient alors d’adapter nos armes et nos tactiques aux terrains et aux adversaires que nous allons chercher chez eux. C’est tout le contraire qui est fait depuis trente ans : l’Occident a décidé que la guerre serait ce qu’en ont décidé ses bureaucrates, décrétant que l’adversaire devrait être contraint de se plier aux nouveaux paradigmes – le mot à la mode. C’est à l’adversaire de venir là où nous excellons, et nous allons faire en sorte qu’il en soit ainsi en le disséquant, en numérisant son terrain, en le dépossédant de son territoire, en violant son intimité. Voilà pourquoi par-delà les acronymes de la RMA qui prétendent à la nouveauté, cette guerre reste, dans son esprit et sa conception, aussi vieille que celle de Nivelle au Chemin des Dames, avec ses cartes d’état-major qui modélisaient déjà le terrain, ses dénivelés et des cotes, ses « trucs follement orthodoxes, ses heures zéro et toute la suite des mouvements », ironisait alors Lawrence d’Arabie. (4)

SEDAN - KABOUL

Nous voulons une guerre que nous appelons technologique, parce que la guerre doit être « progressiste ». Derrière cette prégnance du complexe militaro-industriel et du maintien du plan de charge de ses bureaux d’études, il y a tout de même un projet plus ambitieux qu’exposent les Reviews américaines depuis plus de vingt ans : il faut que plus personne n’ait l’idée folle de nous faire la guerre. Elle doit devenir impossible parce qu’impensable. Et la vitrine de ce nouvel âge a été non pas la seconde guerre d’Irak mais la guerre d’Afghanistan.

Au tout début de celle-ci, le numéro de Science & Vie de janvier 2002 a publié un long dossier au titre évocateur, « Le pouvoir absolu des armes électroniques ». On y vantait les bombes GPS, les drones et les mini-bombes atomiques (sic), photos et diagrammes à l’appui, montrant l’Afghanistan encerclé, représentation à relent colonialiste accompagnée de légendes au racisme à peine refoulé (Ben Laden fuyant les drones à dos de mule tel Fernandel dans Ali Baba…). Il faut relire, pour bien comprendre l’échec d’aujourd’hui, ces délires de médias occidentaux saisis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 d’un mélange de trouille à prétention eschatologique et d’orgueil prométhéen. Cet article de Science & Vie – qui n’aurait pas déparé dans un vieux Match ou L’Illustration de la Drôle de guerre vantant les mérites de la Ligne Maginot ou du dernier modèle de chasseur Dewoitine – détaillait par le menu les technologies d’un Occident enfin maître du monde : B.61-11 nucléaires, mais aussi bombes à dispersion CBU-87B, ou cet écorché de C-130 Hercules Gunship étalé sur une double page, autrement dit un système d’armes dont la raison d’être est de frapper les populations civiles. Car la RMA et la Transformation n’avaient pas simplement comme objectif de doter les Etats-Unis d’armes sans concurrents possibles « par le haut », mais également d’interdire tout contournement « par le bas ».

On se plaint que nous sommes pris en défaut par un adversaire qui semble avoir trouvé une faille et s’y engouffre. Le modèle technologique serait contourné « par le bas » : plutôt que de relever le gant et nous suivre dans la voie de l’hyper-technologie, l’adversaire abaisse son niveau de réponse et nous oppose une guerre frustre et barbare. C’est exactement comme lorsque les Allemands renoncèrent en 1940 à taper dans la Ligne Maginot. Après tout, nous devions nous y attendre, nous savions que l’adversaire ne pourrait pas nous suivre dans la course technologique : n’avions nous pas également anticipé la percée par les Ardennes ? Elle avait été jouée en Kriegspiel par notre état-major à deux reprises, et l’on connaît la réponse de Philippe Pétain : « On les pincera à la sortie ! » On nous assure pourtant, pour l’Irak et l’Afghanistan, que cette possibilité de contournement « par le bas » avait été mal évaluée, et qu’on n’a finalement pincé personne.

Mais c’est se donner bonne conscience à peu de frais : à quoi servent les Gunship inventés au Vietnam, si ce n’est à terroriser une population supposée complaisante pour les rebelles, insurgés, résistants, c’est comme on voudra ? Il est faux de prétendre que la guerre américaine n’avait pas prévu l’intervention des populations dans les nouveaux conflits. Elle s’est équipée pour résoudre la question par une méthode très simple : on tire dans le tas. Ensuite, les spin doctors du Pentagone s’excusent pour la « bavure », jusqu’à la prochaine fois. La puissance américaine n’est pas contournée « par le bas », comme il lui plaît de le faire croire : elle a échoué sur un terrain où elle se croyait en position de suprématie absolue, et où elle a utilisé tous les moyens possibles, toutes les armes disponibles. L’adversaire est non seulement là où nous sommes allés le chercher, mais il utilise des méthodes que notre guerre technologique devait précisément neutraliser grâce à cette quincaillerie de ferraille et de puces électroniques dont une presse spécialisée se vante toujours. Et l’échec n’est pas celui du contournement qui n’avait pas été envisagé, il est celui du contournement qui a été réalisé alors que tout le système avait été pensé pour le rendre impossible. Comme à Sedan.

Faut-il adapter la guerre technologique au défi qui nous est posé, concrètement, mettre davantage de moyens pour colmater les failles et boucher les trous ? Cela voudrait dire que le choix du modèle était correct. Est-ce en prolongeant la Ligne Maginot jusqu’à Zuydcotte que nous aurions pu empêcher que les panzers ne passent dans ses failles ? La faute fut-elle dans l’incomplétude de la « Muraille de France », ou dans son principe même ? On croyait connaître la réponse, et pourtant : les Talibans ne trouveront plus à se faufiler dans notre dispositif, dit-on au Pentagone, lorsque nous aurons mis suffisamment de drones au-dessus de leurs montagnes. Admirable obstination que cette course au précipice, tant il est bien connu qu’on ne change ni une équipe qui perd ni un modèle en faillite : « Modifier le plan et les décisions prises dans ces conditions, c’est céder aux sollicitations de l’ennemi, disait déjà ce pauvre Nivelle ; c’est nous subordonner à la volonté de l’ennemi au lieu de continuer à lui imposer la nôtre. C’est la pire défaite que l’on puisse subir. A moins d’y être forcé, on ne renonce jamais à une décision prise. » (5)

TAPER DANS DU MOU

Tentons d’expliquer les causes de cet aveuglement, nous qui avons été élevés dans le culte de la honte des années trente, et qui répliquons pourtant les erreurs de nos anciens. Si nos adversaires sont dans l’asymétrie, pense-t-on, c’est qu’ils n’ont finalement pas d’autre choix. C’est d’ailleurs la preuve qu’ils sont eux-mêmes des barbares, que de ne pas pouvoir nous suivre dans le progrès. La théorisation de la guerre asymétrique relève d’une auto-justification de la supériorité occidentale : nous échouons parce nous sommes trop en avance, trop développés, trop supérieurs, trop… civilisés. Et nous sommes engagés dans un combat global, forcément global : nous avons perdu une bataille, mais nous finirons par gagner cette guerre. Ce n’est même plus le : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » de 1940 ; c’est : « Nous restons les plus forts quoique nous soyons vaincus ». Avec deux corollaires : nous avons d’ores et déjà remporté une demi-victoire, car nous avons « canalisé » les Talibans en leur interdisant tout débordement « par le haut », et les avons acculés à une guerre primaire. Et ceci est finalement rassurant et nous conforte dans nos choix : s’ils le pouvaient, ils choisiraient notre type de guerre. Autrement dit, saisis un jour prochain par le progrès, ce grand fleuve qui emporte le genre humain, ils finiront par nous ressembler et venir enfin sur notre terrain, et alors nous pourrons les vaincre militairement. Tout le discours sur les menaces de cyberguerre et autres inepties des experts ne vaut que par ce besoin de valider leurs propres prémices.

D’ailleurs, nos adversaires ne réussiraient que lorsqu’ils consentent à nous singer. On nous dit que les Talibans usent de téléphones portables pour gérer leurs embuscades, ce qui, dans un pays où les rares communications sont surveillées par tout ce que la panoplie américaine possède de moyens d’écoute – CIA, NSA ou DEA – est en soi un nouveau signe de notre échec. En attendant, les Talibans sont aux portes de Kaboul, détruisant les convois de ravitaillement de l’OTAN dans une « petite guerre » qui n’a pas changé depuis les détrousseurs de diligences, et usant pour cela, téléphones portables ou pas, des seules informations utiles : sur quelle route et à quelle heure passera le prochain convoi ? Nul besoin de drones pour cela : mais Guderian ou Patton n’y auraient pas davantage eu recours, eux qui firent à quatre ans d’intervalle grand usage des cartes routières Michelin ? Aller au plus court : c’est le principe de moindre action de Maupertuis, et l’asymétrie n’est rien de plus.

Car même si souvent nécessité fait loi, l’asymétrie n’est pas ontologiquement fondée sur la faiblesse : elle est un choix. Bien sûr, c’est souvent le faible qui choisit, ou plutôt qui n’a pas le choix. Mais on attaque toujours l’adversaire là où il est fragile, quelque soit sa propre force. « La règle unique est absolument la même que celle des voleurs qui, au coin de la rue, se trouvent trois contre un autour du passant, à cent pas d’une patrouille de dix hommes, écrivait Stendhal ; qu’importe la patrouille qui arrivera dans trois minutes au malheureux volé ! » (6) Or les malandrins seraient dix ou vingt, qu’ils ne s’en attaqueraient pas pour autant directement à la patrouille. L’asymétrie n’est pas l’apanage du faible au fort, c’est aussi le modus operandi du fort au fort, et même du fort au faible. C’est toujours le principe de moindre action sur lequel ironise René Goscinny dans Astérix chez les Bretons : pourquoi les Légions de César, qui peuvent aisément écraser les tribus anglaises, se lanceraient-elles dans d’interminables sièges et batailles rangées meurtrières, alors qu’il leur suffit d’attaquer à l’heure du thé ?

C’est exactement ce que Marc Bloch avait constaté en mai 1940 : les divisions blindées allemandes ne tapèrent jamais que « dans du mou ». (7) Comme les Stosstruppen de Ludendorff en 1918, lorsqu’ils s’infiltrèrent, presque sans préparation d’artillerie, dans la jointure entre les armées françaises et britanniques. C’est la loi première de la nature, que l’Amérique semble ignorer quand elle s’obstine à faire exactement l’inverse, à l’exemple de Nivelle en 1917 : tenter de passer en force dans une stratégie d’attrition. Déjà au Vietnam, il fallait 10 $ de dépense militaire pour causer 1 $ de dégâts au potentiel nord-vietnamien et vietcong ; et la guerre d’Afghanistan coûtera en 2009 davantage que n’a coûté celle d’Irak au début : un milliard de dollars tous les six jours. L’Amérique, ou le contre-exemple parfait du productivisme, qui ne comprend pas comment font les autres tout simplement parce qu’elle n’a jamais su faire autrement.

Ainsi à la question : « Pourquoi les Iraniens auraient-ils besoin d’armes nucléaires et de missiles ? » ; on serait tenté de répondre que vu la proximité des Emirats et des voies de navigation des pétroliers, deux à trois centaines de canots rapides montés par un millier de Pasdarans, traversant de nuit le détroit d’Ormuz pour débarquer à l’aube sur la skyline du front de mer de Dubaï, sont effectivement amplement suffisants pour prendre en défaut l’Occident. Qui se récriera : on vous l’avait dit, ces gens sont des tricheurs !

LA NOVLANGUE DU MANAGEMENT STRATEGIQUE

Nous mettons le doigt sur la vraie faille du modèle de guerre américain : ce n’est pas qu’il a technologisé la guerre, c’est qu’il l’a modélisée et verrouillée. C’est l’aboutissement de la managed battle, ou guerre conduite de Nivelle, Pétain puis Gamelin, celle que les historiens militaires américains admirent tant. Elle se déploie autour et à partir de cette novlangue du management qui est devenue la lingua franca des armées otanisées, et qui joue parfaitement son rôle de carcan intellectuel, et empêche de penser « out of the box ».

Prenons le terme Improvised de IED, pour Improvised Explosive Device ? Bombes artisanales ou bricolées, traduit-on en français, toujours incapables que nous sommes d’entrer dans la logique de la pensée américaine. D’abord, un véhicule à l’arrêt ou en mouvement, un camion banalisé mais chargé d’explosif qui saute avec ou sans kamikaze au passage d’un convoi, d’une foule ou d’un blindé, ce n’est jamais qu’une « machine infernale » de la rue Saint-Nicaise. Rien de nouveau sous le soleil, même si les Américains adorent réinventer l’eau tiède. Comme l’écrivait encore Stendhal, « tous les trente ans, selon que la mode fait donner plus d’attention à telle ou telle recette pour battre l’ennemi , les termes de guerre changent et le vulgaire croit avoir fait un progrès dans les idées quand il a changé les mots. » (8) En s’inventant de la modernité là où il n’y en a pas, la pensée américaine s’imagine changer les termes de l’équation, et réussir là où d’autres nations ont échoué avant elles : les choses étant différentes, l’issue en sera différente.

Sauf qu’« improvised » ne veut pas dire bricolé mais bien improvisé. Pour qui ? Rien n’est plus planifié, minuté que ces attentats, les engins sont méticuleusement préparés, vérifiés et leur mise à feu déclenchée à la seconde près. Mais parce que ce n’est pas dans le modèle américain, c’est donc que c’est improvisé ? Un général autrichien disait déjà lors de la Campagne d’Italie de 1797 : « Il n’est pas possible de méconnaître, comme ce Bonaparte, les principes les plus élémentaires de l’art de la guerre. » Ben si ! Aussi lorsqu’un officier américain s’étonne en mars 2003 que « l’ennemi que nous affrontons n’est pas le même que celui que nous avons rencontré lors des exercices sur papier » (9), il explique en quelques mots pourquoi son armée trébuche en Orient.

La surprise des Américains est totale et non feinte lorsqu’ils découvrent que « le malappris ne fait jamais ce qu’on attendait de lui. » (10) Ce fut déjà celle de Gamelin qui croyait, au matin du 10 mai 1940, que l’ennemi attaquait selon ses plans à lui. La rhétorique américaine reste invariable : si rien ne fonctionne comme prévu, c’est toujours la faute de ceux d’en face, qui ne se trouvent jamais là où ils devraient être, ou qui ne font pas ce qui est rationnellement prévu pour eux et à leur place, et qui n’ont pas compris qu’ils doivent se contenter de n’opposer à l’occupation de leur terre que le seul silence de la mer. Les Talibans, plutôt que de parler en pachtoune sous notre nez, n’ont qu’à parler anglais comme tout le monde, ou faire en sorte, dans leurs embuscades, de ne pas aller au corps-à-corps pour neutraliser notre appui-feu, mais de laisser la distance de sécurité réglementaire prévue par les manuels d’instruction du Pentagone. Et surtout, surtout, il faut qu’ils restent sur place en attendant l’arrivée du 7th Cavalry. Etc etc.

L’asymétrie n’est jamais que la décision de l’adversaire de se placer, quoiqu’il arrive et quelque soit le modèle, en dehors de celui-ci. Du coup le chef taliban est terroriste comme le fut le commandant de panzers, non parce qu’il s’introduit par effraction dans une case vide qu’on avait négligée, mais parce qu’il ne tient pas le rôle qui avait été prévu pour lui. Le Pentagone, jamais à court de concept, a même trouvé un terme qui désigne les insurgés irakiens ou afghans : « reluctant and unwilling participant », autrement dit mauvais joueurs. Le technologisme semble avoir atteint son but : fermer l’horizon de la pensée, tout simplement parce que, originellement, il a été créé par une pensée formatée. C’est cet hubris qui aboutit à l’échec dont nous discutons, davantage que la dérive technologique qui n’en est qu’une des conséquences civilisationnelles.

Il exclut par principe et a priori la liberté de l’Autre, qui ne peut être que structuré comme nous, moulé dans la même matrice, égal parce que semblable comme le proclame l’homothétie de la Déclaration américaine de 1776, et non pas égal parce que différent comme le postule le syllogisme de notre Déclaration française de 1789. Lorsque le Pentagone dépêche en 2007 des ethnologues et des anthropologues auprès de ses troupes, ce n’est pas, comme le firent nos Massignon, Foucault ou Lawrence, pour comprendre les différences, mais pour traquer les points communs. Et lorsqu’il est impossible de faire rentrer l’Autre « in the box », c’est qu’il est irréductiblement un barbare hors du monde et appelé à disparaître, comme les Amérindiens, « ces sauvages sans pitié » que Thomas Jefferson vouait au génocide dans son texte fondateur. D’où l’utilisation conjointe dans la stratégie américaine de la technologie la plus poussée et des armes de destruction les plus massives.

CONDORCET A WEST POINT

L’échec de la guerre en Irak, en Afghanistan et au Pakistan n’est pas l’échec de la technologie, mais de la pensée qui nous a précipités vers le tout-technologique. Pourquoi alors nous obstiner à suivre une manière de faire la guerre si contraire au sens commun ? Parce que derrière tout cela, il y a une certaine philosophie occidentale, parce que derrière ces concepts américains, c’est l’illusion d’un monde déterminé donc déterminable qui se profile, celui de Laplace, un monde de progrès continu, celui de Condorcet. Ce n’est pas simplement le mépris de l’adversaire qui nous piège, c’est l’utopie qui nous porte vers l’idée qu’il se trouve comme nous dans un système globalisé, et que ses actions sont, comme les nôtres, conditionnées par cette universalité. Et que si ce monde semble incertain et chaotique, c’est qu’il nous manque encore des informations, ces variables cachées dont la connaissance nous ouvrira les portes du savoir total.

Cet abandon à un déterminisme mou ou, ce qui est la même chose, à une sur-détermination, connaît sa traduction militaire à partir de 1916 dans le concept de guerre totale, protéiforme, managée, gérée comme une entreprise, depuis la fonte du boulon jusqu’à l’obus qui explose. « Le but à atteindre était la confection de tableaux exempts de ratures, ce qui donna la possibilité de se dire approuvés par les techniciens. » (11) Ce sont, pour reprendre une excellente formule de Jean Lacouture dans son De Gaulle, les parterres de ce beau « jardin à la française » que le « colonel moteur » vint piétiner. En pure perte. Car l’idée était déjà ancrée dès cette époque qu’il fallait refermer le monde parce que le monde était un. Cette pensée totalitaire doit éviter de se confronter à la réalité pour prévenir toute réfutation : en un mot, faire de la nouvelle guerre un concept infalsifiable au sens où Karl Popper l’entendait. La leçon de Sedan n’avait servi à rien, celle de Kaboul n’a pas davantage de chance d’être comprise, tout simplement parce qu’admettre l’échec remettrait en cause les fondations mêmes de la pensée qui l’a provoqué. D’où le déni de réalité.

Georges Bernanos n’avait pas tout à fait raison : l’Occident américain ne se rue pas aux machines comme vers un aimant, il met sa technologie au service d’un vieux projet. Ce n’est pas l’accélération du progrès qui l’a précipité dans le culte de ses objets de puissance, c’est l’esprit déterministe qui a trouvé dans la technologie un instrument tout à la fois efficient et probatoire de la justesse de son parti-pris. La guerre américaine ne participe-t-elle pas de cette utopie, qui avait déjà été développée par Jomini et Bülow, et non d’un tropisme hobbésien ? Que veut l’Amérique : vaincre l’ennemi ou contrôler le monde ? Pour vaincre il faut certes contrôler : mais n’est-ce pas là le but ultime voire unique ? Ce dont nous parlons, est-ce de la guerre des temps derniers, ou de l’instauration d’une société de « poursuite du bonheur » sous haute surveillance, celle devinée outre-Atlantique dès 1830 par Alexis de Tocqueville, construite sur le modèle panoptique d’un Guantanamo planétaire ?

Quoi qu’il en soit, l’addiction à la technologie, forme dégradée de l’optimisme scientifique dont Jules Verne fut le plus grand vulgarisateur, est une impasse, et on le constate à chaque nouvelle information révélant que nos systèmes, de plus en plus complexes, sont bel et bien contournés tous les jours. Outre, dans une logique de réciprocité quantique qui n’est pas de notre propos, que la guerre informationnelle nous rend également transparent à ceux-là mêmes que nous surveillons (le prisonnier finit par en savoir autant sur son geôlier que ce dernier n’en découvre sur son détenu, ce que ne comprendrons jamais des Américains butés sur les concepts classiques de la physique newtonienne, persuadés qu’ils peuvent se planquer derrière leurs écrans d’ordinateurs comme derrière une glace sans tain), cela a fragilisé nos armées en ce sens qu’elles ne savent plus opérer sans. C’est une véritable drogue, comme celle que nous connaissons tous avec le téléphone portable : comment faisions-nous avant ?

Eh bien, nous faisions ! Mais ce ne sont pas les nouvelles technologies d’information qui vont transformer un Grouchy en un Desaix : il y a ceux qui savent marchent au son du canon sans avoir besoin de drones (Desaix, s’il en avait attendu des informations, serait très certainement arrivé une demi-heure trop tard à Marengo), et ceux qui ne sauront jamais marcher à l’intuition, et resteront suspendus à leurs téléphones portables comme ils guettèrent naguère les estafettes de l’Empereur. Or les Desaix, les Turenne ou les Leclerc semblent avoir disparu, et il faudra au moins deux générations pour les retrouver. Comment faire dans l’intervalle, tant que nous ne formerons dans nos universités et nos écoles de commerce que ces Nivelle qui ont investi les gouvernements et les entreprises, et qui s’étonnent des batailles qu’ils s’obstinent méticuleusement à perdre ?

Jean-Philippe IMMARIGEON

1 Lucien Souchon (***), Feue l’armée française, Arthème Fayard, 1929.
2 Georges Bernanos, L’Esprit européen et le monde des machines, conférence de 1946, Gallimard, 1953.
3 Jean Jaurès, L’armée nouvelle, 1911, réédition Imprimerie Nationale, 1992.
4 Thomas Edward Lawrence, Les sept piliers de la sagesse [1922], traduction Robert Laffont, 1993.
5 Général Nivelle, déposition devant la Commission d’enquête sur l’offensive ratée du Chemin des Dames d’avril 1917, Rapport 16 N 1586.
6 Henri Beyle (Stendhal), Mémoires sur Napoléon [1837], Éditions du Vieux-Paris, 1932.
7 Marc Bloch, L’Étrange Défaite [1940], Gallimard, 1990.
8 Stendhal, op. cit.
9 Cité par Seymour Hersh, Chain of command, 2004, Dommages collatéraux, traduction Denoël, 2005.
10 Bloch, op. cit.
11 Souchon, op. cit.

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