Gutenberg, ce criminel

Publié le 07 août 2009 par Pierre Mounier

La bataille du livre électronique est lancée, et elle prend des allures de plus en plus industrielles.

Alors que la concentration du secteur de l'édition paraît ne pas se démentir, l'essentiel semble désormais ailleurs. Les fabricants de machines, de logiciels et de services se sont rués dans l'industrie de la culture numérique, cherchant à y prendre une place de choix. Si possible, avec monopole à tous les étages, formats propriétaires, goulets d'étranglements incontournables avec péages et octrois, police de la pensée, création artificielle de rareté, vente donnant droit à des usages restrictifs et provisoires, privatisation du patrimoine culturel de l'humanité. Le livre n'est qu'un secteur de la grande bataille engagée, à laquelle il pensait pouvoir échapper. Désormais, le terrain de jeu touche l'ensemble de la culture, et même un peu au-delà.

Le monopolivre n'est pas une fatalité. Nombreux sont ceux qui cherchent à penser un nouveau monde, dans lequel circulerait harmonieusement la culture tout en permettant aux créateurs de vivre. C'est tout l'enjeu de la contribution créative et des règles qui la réguleront. La captation de cette nouvelle manne attise l'appétit de puissants lobbys, ceux-là même qui la refusent aujourd'hui. Mais la licence globale, même intelligemment mise au point, ne suffira sans doute pas. Il faudrait également que les détenteurs de la tradition du livre renoncent à la triple tentation du repli tétanisé, de la naïveté historique et de l'inertie épuisée, dans un monde où les entreprises pharaoniques visant à investir des places fortes se lancent à la vitesse du galop d'un cheval…

Pendant ce temps, le législateur criminalise des millions de français téléchargeurs et focalise l'attention sur une vraie-fausse répression des auditeurs et des lecteurs. Ce faisant, il rallie à sa cause une partie significative des artistes dits de gauche, avec Juliette Gréco, Maxime Le Forestier, Pierre Arditi et Michel Piccoli à leur tête. Lorsque le barrage rompt, arrêter le déluge à mains nues relève de la démagogie ou d'une totale incompréhension des mouvements tectoniques en cours. Détourner à ce point l'attention des citoyens revient à défendre les moines copistes face à Gutenberg, ce criminel, en oubliant que l'imprimerie n'a pas seulement permis une fabuleuse progression de la culture, de la pensée et de la vie en société… elle a aussi créé de la richesse et des emplois ! Et si nous accompagnions le changement, pour forger le futur de la culture, pour inventer l'avenir de la lecture et gagner ensemble la bataille de l'intelligence ?

L'actualité récente sur le sujet

Apple censure un dictionnaire et, ce faisant, devient un méta-éditeur, détenteur d'un pouvoir absolu sur l'ensemble des contenus livresques diffusables sur l'Iphone, un smartphone vendu à plusieurs millions d'exemplaires.

http://www.actualitte.com/actualite/12555-Apple-censurer-dictionnaire-anglais-AppStore.htm

Apple refuse le Kama Sutra dans l'Appstore et confirme sa volonté de faire régner sa loi pudibonde en abusant de sa position incontournable dans la diffusion de livres sur Iphone.

http://www.actualitte.com/actualite/10610-Apple-Eucalyptus-interdire-Kama-Sutra.htm

Apple interdirait les nouvelles applications-livres dans l'Appstore. Il aurait des projets internes en ce qui concerne les liseuses et les ebooks. Ce serait dommage de laisser de la place à la concurrence. De plus en plus, internet ressemble à un Minitel, contrôlé par un acteur central. Petit à petit, internet se dote de centres et de périphéries. Il devient, progressivement, un média d'ancienne génération : un robinet détenu par quelques-uns. Un déni de démocratie culturelle.

http://www.macplus.net/itrafik/depeche-48319-les-ebook-non-grata-sur-l-appstore

Amazon visite votre Kindle et efface des ouvrages et vos notes sur les dites ouvrages. Amazon revisite 1984 et brûle les livres qu'il vous a vendus, annotations incluses. Ce n'est d'ailleurs que le début de ce qui s'annonce avec l'internet "dans les nuages", ce cloud computing dans le cadre duquel les individus déposent leurs données à distance, via des applications qu'ils utilisent en ligne, et non en local. Magnifique d'un point de vue fonctionnel, l'internet dans les nuages est un filet dans lequel les citoyens se prendront comme des mouches si le rapport de forces tourne au profit de quelques intérêts peu scrupuleux. Les interventions des sociétés au sein de votre machine n'ont pas attendu le Kindle pour apparaître. Bientôt, peut-être, vous allumerez votre ordinateur et vous serez chez GoogleZon, qui vous accordera mensuellemtn un droit temporaire et limité d'accès à votre machine (avec option supplémentaire pour accéder à vos données)...

http://lafeuille.homo-numericus.net/2009/08/kindle-ce-que-vous-possedez-ne-vous-appartient-pas.html

Méfiez-vous des contrefaçons ! Philippe Aigrain nous invite à la vigilance et à la réflexion concernant la contribution créative.

http://www.laquadrature.net/fr/mefiez-vous-des-contrefacons

Analyse inquiétante et malheureusement teintée de lucidité d'Olivier Ertzscheid sur Google books : "Google libraire. Google bibliothécaire. Amazon éditeur. Amis admirateurs de l'ancienne (antienne ?) chaîne-du-livre-en-un-seul-mot, vous voilà désormais affranchis. La messe est pourtant loin d'être dite. L'avenir donnera lieu a de bien beaux débats, a de bien belles analyses délicieusement partisanes, soulèvera de nouvelles questions essentielles pour ce que l'on appelle - par le tout petit bout de la lorgnette - l'avenir de la prescription documentaire, et qui n'est rien moins - sans lyrisme déplacé - que le simple avenir de la transmission des savoirs et de la culture à l'échelle de la planète. "

Is it a bird ? Is it a plane ? No. It's a monopolistic library-bookseller.

Références

Joël Faucilhon, sur la culture pirate

Le portrait du pirate en conservateur en bibliothèque

Milad Doueihi, sur les résistances au changement dans l'édition.

"Le livre à l'heure du numérique : objet fétiche, objet de résistance", in Les Cahiers de la librairie, Qu'est-ce qu'un livre aujourd'hui ? Pages, marges, écrans, Paris, Syndicat de la librairie française, Editions de la Découverte, n°7, 2009.

Philippe Aigrain, sur la licence globale.

La contribution créative : le nécessaire, le comment et ce qu'il faut faire d'autre

Robert Darnton, sur Google books.

La bibliothèque universelle, de Voltaire à Google

Tim O'Reilly, sur Google books, en réponse à Robert Darnton.

Concurrence sur le marché du livre, traduction Virginie Clayssen

Andew Savikas, sur les multiples verrous mis en place par Amazon sur le marché du livre électronique.

Amazon Ups the Ante on Platform Lock-In

Francis Epelboin, sur l'enjeux des métadonnées.

Données et métadonnées : transfert de valeur au cœur de la stratégie des média

La Quadrature du net, lecture politique d'Hadopi.

Dossier HADOPI

Crédits photographiques : "rhızom-E-ros ≥ mimεsıs.catharsıs ² . ." par Jef_Safi, licence CC. http://www.flickr.com/photos/jef_sa...