"Vive la France !" Le Théâtre des Pantins censuré.

Par Bruno Leclercq


Vive la France !, livret de Franc-Nohain, musique de Claude Terrasse, est représentée pour la première fois à Paris sur la scène du théâtre des Pantins (6, rue Ballu) le 29 mars 1898, elle est immédiatement interdite par la censure. Martine et Papyrus en rendent compte dans La Critique, N° 76, 20 avril 1898.

Théatre


Vive la France !

Papyrus
Oui-dâ, Martine, la Censure de notre tierce et réactionnaire République a interdit Vive la France ! Trilogie de M. Franc-Nohain, musique de M. Claude Terrasse, décors de M. Pierre Bonnard, représentée pour les seuls Intellectuels au Théâtre des Pantins.
Martine
La Censure a reconnue le caractère zymotique de Vive la France ! Trop d'irrespect et d'idées libertaires y flottent. Après les victoires remportées par nos intrépides généraux (Sac du Temple de Thémis, sévices exceptionnels) le Roujon [I] macabre de la rue de Valois jugea à propos d'équarrir ce chef d'oeuvre.
Halte mes petits moutons du bois d'Effre [II], mes petits hommes voilés, vous ne voulez pas que la bouche rie, vous ne voulez pas que s'agite le sabre de bois plus dangereux que la ferraille que vous traînez au flanc, nous nous gausserons de vous tout de même, pappes illusoires de la comédie vitale, engalonnés, ensoutanés, généraux, juges, prêtres – pantins. On crèvera à coup d'épingles ironiques votre panses gonflées d'orgueil et de mensonges et l'on verra fuser le son de votre vacuité. Vive le son ! Vive le son !
Mais je vais vous conter par le gros l'affabulation. C'est une manière d'aristophanerie, évadée du feu Chat-Noir, M. Franc-Nohain nous fait tâter combien c'est bête d'avoir de l'esprit, de la galanterie, du patriotisme. C'est un terrible démolisseur qui étale pour la beauté de sa démonstration les finesses indéhiscentes, les contrepetteries bourbeuses, le marcotage du calembour ; et l'Absurde, tel un aérophile dément, ascende à des hauteurs immesurées.
Nous sommes au Café de la Jeune France où Jeanne d'arc tient le comptoir. Mais auparavant nous eûmes un train traversant les nues, avec dedans le nommé Dieu et l'Ange exterminateur. Dieu est une gourde qui justifie les rentes de ceux qui en trafiquent. L'Ange un provincial qui a des lettres. Bien. Au Café de la Jeune France se réunissent les patriotes Vercingétorix, le marquis Sganarelle de Rochefort, le commandant Estherhazy, le nidoreux Arthur Meyer et Moise Barrès [III], Caricaturalement déformés comme dans le féroce, le terrible et vengeur album Sous les Drapeaux de Couturier, on voit les gradés en retraites gagner des victoires à la manille. Un colonel paracé qui traîne la guibolle, rapport à la goutte... militaire décoconne un verbe rogommeux de sa quenouille mentale et le mot poplité fait balle, népenthès et diurétique des humeurs glaireuses...
Bleu, vin violet de poisseuses vinasses
Sur le zinc gras, cher aux ordes poufiasses ;
Rouge, bordeaux, vin généreux qui allume dans l'âme
De nos généreux une subtile et brûlante flamme ;
Blanc, orgeat tendre, lame d'argent, chaste candeur,
Où l'anisette glisse ses fraîches et vernales senteurs...

Ca peut durer longtemps. Du panache, scrogneu, du pènéche, les coqs en ont ben un, mais ils le portent au... Suffit. Surge Neapolio, cher au brave Ernest La Jeunesse [IV]. Oh ma tête ! Ma tête !
Et c'est une grande leçon cette loufoquerie. Sous le vermillon dont il s'hémate les joues et se pille le blair se cache un auteur de beaucoup supérieur à Rostand de Marseille. Mais voici encore des patriotes et des braves : le Syndicat de la Trouille, la Jeunesse des Ecoles, les conspuateurs constellés de gloire et de syphillides, v'la les espoires de la France, la sortie en messe des pépino-jésuitières des Postes et de Madrid. Chapiau bas, messeigneurs, v'la le Tir Cu (jas) qui passe. Conspuez Zola, conspuez Zola, consp... Sergots, lutte, rideau.
Mais je ne puis vous dire où évolue le second acte, démonstrant la vieille galanterie françoise-dix-huitième, par un vieux sénateur et Mademoiselle Clio de Mérold. En latin, ça se dit... Mais au fait lûtes-vous Periclés de sir Will Shakespeare ; il y a là un certain palace de glace... Eh donc aidez-moi. On y trouve Mignon et une négresse compatriote de M. José Maria de Hérédia... Mais non, je ne dirais pas un mot de plus. Deceney forbids et désignerai seulement les harmonies congruentes et mellifiques de l 'abbé Claude Terrasse, atrocement dix-huitième, exquis ironiste des croches, au chef orné de belles boucles blondes, qu'on dirait de la petite chicorée frisée.
Troisième acte.
Voici dans le jour blême qui frissonne, la Guillotine. C'est sur la place de la Roquette que le peuple français a le plus d'esprit. Pour dénouer, le Bon Dieu, deus ex machina, sans l'aide des bulles subtiles de M. Georges Besançon, chevalier du mérite agricole, ascende à la coupe d'azur, scamotant le condamné, éminement spirituel.
Et comme il faut une victime le bourrel arraché aux délices du Jockey-Club où la partie est si belle s'abnégate jusqu'à à se lui-même décaputer. Oui le bourreau lui-même amputé de sa teste et rien n'est plus triste qu'un bourreau. Sa tête ronde dans le son, Sang, son. Tout finit par du sang, par du son, par des chansons. Vive le son ! Vive le son !
Pothéose.
Mais l'hélicon toupine à l'orchestre. C'est le triomphe de la France. Tonitruez trompettes d'or d'orphéons, claquez bannières, pistons précipitez vos ondes, croulez cymbales ! C'est le triomphe de la France ! Pour ce les Français de France sont tous venus : les tziganes roumains, l'archet mielleux, ô archer de Gupido, ô Roumain de la déchéance, la corde de ton archet bien bandée, tire de ta mourante viole au long de languides gammes désinant en troublants lingams (1) Palpitis de seins niveux. Yoni (2) soit qui mal en pince, car ce sera aux frais de la Princesse.
Papyrus
Le jeu de mot est haïssable, Martine.
Martine
Je sais, Pascal l'a déjà dit. Mais me laissez achever.
Dévalent les marins russes. Vive la Russie et not' saint petit père knuteur le Tzézar ! Dévalent les marins russe qui évacuent de par leurs estuaires naturels le trop plein des alcohols variés et des nourritures copieuses. Vive Liopole, la roi des Belges ! Voici le syndicat des Auteurs-gais de Belgique (car ils sont deux) Mossieu Georges Rodenbach, gonflé et vide, tondeur de poils de pattes de mouches et Mossieu Edmond Picard, sénèque senex senator-matelot.
Alors exite un choeur elephanaisiste de probocisdiens braves, galants et spirituels, levant leurs trompes amoureuses, trompe l'Amor, vers la Lune.
Et tout cela est transcendentalement triste, cauchemardant de vérité sous le chatouillis de l'outrance, de l'exacerbation des zygomatiques distendus jusques à la douleur. On sort le cervelle ramollie, ce que les étendards tricolores, flanqués de patriotiques lampions flottent en plein ciel, dans le copalis obscène, éructé d'orgues barbarisques de l'Hymne Russe et de la Marseillaise.
La France aux Français, viv' les brav's générals qu'à du poil au sabre, vive Biribi à la façon de Barbarie ! Vive la triperie internationale ! Allons enfants de La Patrie, le jour de boire est arriver, non le jour de gloire est d'arriver. Vive les ulans à haches à fortes lances ! Gloire immortelle de l'absinthe gomme ! En avant, par fil !...
(1) L'hindoustani dans les mots brave la chasteté.
(2) Même remarque

[I] Il s'agit sans doute d'Henry Roujon, qui fut secrétaire de rédaction à la République des Lettres fondée par Catulle Mendès, chroniqueur au Figaro et au Temps. Membre du cabinet de Jules Ferry, il devint par la suite son secrétaire particulier. En 1891 enfin, il deviendra Directeur des Beaux-Arts, poste qu’il devait occuper jusqu’en 1914.

[II] Raoul Le Mouton de Boisdeffre, chef d'état-major général des armées, il sera mis en disponibilité en 1899, suite à l'affaire Dreyfus.

[III] Tous antidreyfusards. Henri Rochefort (Marquis de Rochefort-Luçay), Esterhazy (Jean Marie Auguste Walsin-Esterhazy), auteur du "Petit bleu" accusateur il sera acquitté à l'unanimité le 11 janvier 1898 par un Conseil de guerre, Arthur Meyer, directeur du journal Le Gaulois), Maurice Barrès, vient de publier la Protestation des intellectuels dans le Journal du 1er février, article considéré par les rédacteurs de La Critique comme une trahison. La lettre au président de la République, le fameux J'Accuse de Zola, a été publié dans l'Aurore le 13 janvier 1898. La Critique, dans les numéros 71 et 72 des 5 et 20 février 1898, publie le résultat d'une enquête sur "Zola et l'opinion", la ligne éditoriale de la revue devient dès lors assez franchement dreyfusarde.

[IV] L'Imitation de Notre Maître Napoléon d'Ernest La Jeunesse paraît en 1897.

Théâtre des Pantins sur Livrenblog : Alfred Jarry et Le Théâtre des Pantins. Franc-Nohain et Claude Terrasse.

Jarry sur Livrenblog : Alfred Jarry : Premières publications. Ubu Roi par Martine et Papyrus.
Vive la France ! sur le site consacré à Claude Terrasse, par Philippe Cathé.