L'été de l'île de Grâce

Par Anne Onyme

Madeleine Ouellette-Michalska
Québec/Amérique
351 pages

Résumé:

À l'époque des grandes épidémies du siècle dernier, des milliers d'immigrants débarquaient à la station de quarantaine de la Grosse-Île, située à une trentaine de milles en aval de Québec. Pour des milliers d'entre eux, cette île déserte, qui avait déjà porté le nom d'île de Grâce, fut l'île de la souffrance et de la mort.

Mon commentaire:

Ce roman est une fabuleuse découverte! Immensément riche, il offre des heures de lecture captivante pour qui s'intéresse à Grosse-Île et au sort des gens qui y ont vécus, le temps de quelques semaines, d'une saison. Ce roman met en scène Milroy, un médecin envoyé sur l'île pour y être le directeur médical. Il y a aussi sa famille, qu'on aperçoit à plusieurs reprises. Les personnages sont profondément humains, très fouillés, complexes. Ils ont des faiblesses, des sentiments, des espoirs. Ils sont particulièrement bien décrits et l'auteur nous donne l'impression de les connaître véritablement. Autour de Milroy gravite aussi Persévérance, une "vieille fille" qui passe sa vie au service des autres. Le temps d'un été, elle doit s'occuper de la maison du docteur sur l'île, préparer les repas, fournir aide et réconfort. Elle connaît très bien les herbes et concocte toutes sortes de sirops et de remèdes pourvus de vertus miraculeuses. Plus tard, dans le roman, se joindra à eux un européen, inventeur d'un fluide guérisseur, hautain et imbu de lui-même. Il est détestable, mais avec l'aide de Persévérance, nous apprenons à le connaître et même, à l'apprécier!

Les personnages sont inoubliables. Difficile de les laisser partir, lorsque la lecture est terminée. Ils ont des doutes, des aspirations. Ils sont des rocs dans la misère humaine qui les entoure, mais en même temps, parfois faibles, comme peuvent l'être les humains. Ils sont pleins de contradictions et ne demandent qu'à vivre et à faire de leur mieux pour abréger la souffrance des autres.

Certains passages sont captivants. Persévérance est une femme adorable et sa cuisine aux herbes m'a beaucoup intéressée. L'impuissance de Milroy et des médecins de l'île face au peu d'aide qu'ils reçoivent du gouverneur nous touche profondément. Les bateaux arrivent par centaine, les immigrants malades s'entassent partout, dans des conditions effroyables et pourtant, même s'il n'y a plus de place, Milroy et ses coéquipiers doivent les accueillir. Ils font des miracles les mains vides. Pendant ma lecture, j'ai souvent pensé à ces médecins qui ont oeuvrés sur l'île. À ceux qui y sont passés. Ce roman est criant de vérité. On y croit. On vit, l'espace d'un moment, nous aussi Grosse-Île en période d'épidémie.

L'été de l'île de Grâce est un roman lent, qui met en place l'histoire, les personnages, le temps qui passe. Il est construit comme un roman, mais presque à mi-chemin avec le documentaire. Le livre est une mine d'informations incroyables sur la vie sur l'île, sur la médecine qui y était pratiquée, sur la "fièvre des bateaux", la navigation et sur les sentiments qui ont pu traverser les gens qui y ont réellement vécus. C'est un roman rempli d'humanité, très touchant, tragique aussi. C'est un hymne à la vie qui continue, au temps qui passe et à tout ceux, connus ou non, qui ont fait de l'histoire ce qu'elle est aujourd'hui.

Quelques extraits:

"Partageant la croyance de l'époque, le capitaine Clark avait donné ordre à ses artilleurs de tirer plusieurs coups de canon pour chasser l'odeur pestilentielle apportée par les immigrants." p. 45

"Le capitaine Clark répéta pour la troisième fois que trente voiliers atteindraient bientôt la Grosse-Île. Le docteur Milroy s'appuya sur un coude, se demandant s'il avait bien entendu: non pas huit vaisseaux d'affilée comme la dernière fois, mais trente. Le cauchemar recommençait, en plus terrible. Trente voiliers d'un coup, c'était plus que ce que la plus extravagante prévision ne leur eût jamais permis d'entrevoir. Au bas mot, cela représentait huit à neuf mille personnes, deux fois plus de gens qu'il n'en fallait à l'une des municipalités riveraines pour acquérir le statut de cité. Où caserait-il tous ces immigrants, alors que tous les lits disponibles étaient occupés? Sans abris, comment pourraient-ils accueillir ceux et celles qui débarqueraient là-bas, déçus de ne pas trouver l'Amérique qui roule sur l'or, l'Amérique où triomphent la liberté et tous les bonheurs espérés?". p.56

"En temps d'épidémie vous connaissez la répartition des tâches: un quart de la population tombe malade, un autre quart meurt, la moitié restante prend soin des premiers et enterre les seconds." p.135

En complément:

Ce roman est l'un des plus beaux que j'ai pu lire sur Grosse-Île. Toutefois, il existe d'autres romans très intéressants sur le sujet, qui abordent les choses d'un autre point de vue ou d'une autre façon. Je vous suggère tout d'abord le très beau documentaire d'Anne Renaud. Le roman Fièvre d'Andre Barrett nous parle aussi de l'île du point de vue d'un médecin. Monsieur John de Guy Dessureault, raconte l'île du point de vue d'un enfant. En terminant, vous pouvez visiter virtuellement Grosse-Île et en apprendre plus sur cette période tragique de notre histoire.