Lydie Salvayre et BW, portrait sans concession d'un homme sans concession

Par Pmalgachie @pmalgachie
J’avais très peur.
En même temps, j’avais très envie.
L’écriture de Lydie Salvayre me séduit depuis ses débuts, en 1990 (si les renseignements bibliographiques sont exacts). Et je connais BW, le personnage qui donne son titre au livre, depuis plus longtemps encore – le milieu des années 70. Quand je l’ai rencontré, il était représentant chez Gallimard pour la Belgique. Je travaillais en librairie et il semble donc naturel d’avoir sympathisé autour d’une même passion pour la littérature. Sinon que je m’occupais, en sous-sol, des livres de poche et que Bernard présentait une tout autre catégorie d’ouvrages, notamment les nouveaux romans. Il descendait pourtant m’en parler, ce ne pouvait être par simple efficacité mercantile puisque je ne pouvais directement rien faire pour les livres qu’il défendait. Plus tard, j’ai retrouvé Bernard chez Denoël. Il a écrit un livre tiré de ses années libanaises, Paysages avec palmiers. Puis il a fondé sa propre maison d’édition, Verticales, j’étais sur le point de quitter l’Europe, nous nous sommes revus à chacun de mes passages en France ou en Belgique. Je ployais parfois sous l’étreinte forte de ce grand bonhomme enthousiaste qui m’avait raconté le temps où il courait le 800 mètres, présélectionné olympique dans une année 1968 où la discipline d’un camp d’entraînement pouvait sembler plus lourde encore qu’à d’autres moments. Une des dernières fois que nous nous sommes vus, nous avons dîné avec Claro et un écrivain américain dont le nom ne me revient pas immédiatement. Une fête de l’esprit – et des sens aussi, car le bon vivant, en lui, n’a jamais abandonné la partie.
Et pourtant… Ma peur, bien réelle, de lire BW, tenait à ce que j’avais appris par des communiqués de presse: Bernard, compagnon de Lydie depuis un quart de siècle, perdait la vue et quittait son métier d’éditeur. Les deux nouvelles me touchaient intimement. Et comment Lydie Salvayre allait-elle s’en sortir sans tomber dans le mélodrame compassionnel?
Tout simplement: en restant elle-même. Comme la narratrice de Portrait de l’écrivain en animal domestique, elle est le scribe qui rapporte les propos de son interlocuteur et fait son portrait. Il y a, bien entendu, une différence fondamentale entre le propriétaire d’une chaîne de fast-food, sujet du livre précédent, et un éditeur (ex-éditeur, ça me fait mal aux doigts de l’écrire) capable, depuis sa jeunesse et jusqu’à présent, de grandes colères, de contradictions insondables, de fuir ce qu’il a adoré…
Il faudrait citer des paragraphes et des pages, le livre entier peut-être. Le mieux, c’est encore de lire cet admirable portrait sans concession mais réalisé avec une grande empathie.
«Crois-tu, demanda BW, que le cœur de ton livre sentira le mien?»
La réponse est oui.