Le vent de la lune

Par Liliba

Antonio MUNOZ MOLINA

Chacun de nous et même ceux qui n'étaient pas nés à cette date, se souviennent du 20 juillet 1969, le fameux jour où l'homme marcha pour la première fois sur la Lune. Nous avons tous en tête l'image de cet astronaute posant un pied léger sur la surface de la planète grise et poussiéreuse, les phrases échangées et j'avoue que même si je n'avais que 3 ans à l'époque et que j'ai donc vu ces images beaucoup plus tard, je suis à chaque fois toujours émue, impressionnée, subjuguée même par la volonté, l'intelligence et le travail de l'homme qui ont permit cette rencontre avec l'espace, l'au-delà, l'infini...

Ce jour d'été 1969, donc, dans le village de Magina au sud de l'Andalousie écrasé de chaleur et de soleil, un jeune garçon suit avec passion chaque minute de cet évènement. Le compte à rebours commencé pour l'alunissage résonne dans sa tête d'autant plus fort que la vie dans le village semble s'être figée, qu'elle s'y écoule avec une régularité immuable, et que les changements qui pourtant apparaissent ne semblent qu'infimes à ses habitants et surtout à cet adolescent fougueux et sensible. Peu lui chaut ce qui se passe autour de lui, ni les relations avec les voisins ou la famille, ni l'entrée discrète du monde moderne (eau courante, machine à laver), si ce n'est la télévision qui va lui permettre de suivre en directe cette épopée.

La vie au collège religieux, l'apprentissage, la récolte des olives avec le père, les querelles de famille et jalousies cachées, le secret qui pèse sur les habitants du bourg depuis la fin de la guerre... Tout est décrit par l'auteur dans un style absolument superbe, une écriture fine, intelligente, racée, très lyrique et poétique malgré la précision et nous sommes transportés dans ces temps qui nous semblent terriblement reculés, à des années lumière, en marge du temps justement.

Un livre superbe, lent, beau, à savourer tranquillement et à lire absolument !

"Tu attends avec impatience et avec crainte une explosion qui aura quelque chose d'un cataclysme quand le compte à rebours arrivera au zéro et pourtant rien ne se produit. Tu attends couché sur le dos, raide, les genoux pliés à angle droit, le regard fixé devant toi, vers le haut, en direction du ciel, si tu pouvais le voir, à l'intérieur de la transparence courbe du casque qui t'a plongé dans un silence aussi définitif que celui du fond de la mer quand on a terminé de l'ajuster à la collerette rigide de la combinaison extérieure. Soudain la bouche de ceux qui étaient les plus proches bougeait sans produire de son et c'était comme se trouver déjà très loin sans que le voyage eût encore commencé. Les mains sur les cuisses, les pieds joints, à l'intérieur des grosses bottes blanches avec leurs rebords jaunes et leurs semelles très épaisses, maintenues pour le décollage par des attaches en titane, les yeux très ouverts.
Tu n'entends rien, pas même la rumeur du sang à l'intérieur des oreilles, ni les battements de ton cœur, que des capteurs fixés à ta poitrine enregistrent et transmettent, profonds, réguliers, avec une sonorité de tambour, mais beaucoup moins précis dans leur cadence que la pulsation des chronomètres. Le nombre de ses battements par minute sera enregistré, comme celui du cœur de tes compagnons, chacun d'eux aussi immobile et tendu que toi, chacun des trois cœurs battant à l'intérieur d'une poitrine sur un rythme différent, comme trois tambours non synchronisés. Tu fermeras les yeux, attendant. Les paupières sont presque la seule partie de ton corps que tu puisses bouger à ta guise et cela te rappelle ta nature physique précaire, ta nudité cachée à l'intérieur de trois combinaisons superposées, faites de nylon, de plastique, de coton, traitées avec des substances ignifuges. Chaque combinaison, en elle-même, est déjà un véhicule spatial. Il y a quelques années, pendant plus d'une heure, tu as flotté dans le vide à une distance de deux cents kilomètres au-dessus de la Terre, uniquement relié au vaisseau par un long tuyau qui te permettait de respirer: tu ne te rappelles ni peur ni vertige, rien qu'une sensation de parfaite tranquillité, te mouvant sans poids, étendant bras et jambes au milieu du néant, imperceptiblement frappé par les particules du vent solaire.
Les yeux fermés je m'imagine que je suis cet astronaute. Je ne vois pas d'étoiles, seulement une obscurité dans laquelle rien n'existe, ni haut ni bas, ni près ni loin, ni avant ni après. Je vois la courbure immense de la Terre, resplendissant bleue et blanche et bougeant très lentement, les spirales des nuages, la frontière d'ombre entre la nuit et le jour. Mais maintenant je ne veux pas flotter dans l'espace. Maintenant je ferme les yeux et j'alimente mon imagination avec de méticuleuses données pour me trouver à l'intérieur du vaisseau Apollo XI, à la seconde même du décollage. Tu contrôles partiellement le mouvement de tes paupières, membranes si fines glissant sur la courbure humide de l' œil, et les muscles qui mettent le globe oculaire en mouvement et qui, pour autant que tu les forces, ne te permettent de voir ni à droite ni à gauche. À ta droite et à ta gauche se trouvent les deux autres voyageurs, aussi raides que toi à l'intérieur de leurs combinaisons et de leurs casques, étendus dans la même position, maintenus par les mêmes sangles élastiques et les mêmes attaches de titane, enfermés avec toi dans l'espace conique d'une cabine riche en oxygène et pleine de fils, d'interrupteurs, de connexions électriques, un piège explosif qui peut se transformer en une boule de feu si jaillit l'étincelle en rien improbable d'un court-circuit.
D'autres sont morts comme cela, dans un espace aussi étroit et suffoquant que celui-ci, dans cette même position qui a par avance quelque chose de funéraire. Celui qui était le plus près de l'écoutille a essayé de débloquer le levier qui la maintenait fermée et il n'a pas réussi, puis un instant plus tard tout l'oxygène a explosé en un seul embrasement. Plaques de métal se tordant portées au rouge vif, fumée toxique d'isolants et de fibres synthétiques, plastique fondu qui adhère à la chair brûlée et qui s'y mêle. La capsule est située au sommet d'une fusée plus haute de vingt mètres que la statue de la Liberté, chargée de sept mille tonnes d'hydrogène liquide inflammable au point que sa surface extérieure est couverte de plaques de glace artificielle qui doivent la maintenir à basse température dans la chaleur humide des marais de Floride. Mais tu n'as pas de sensation de chaleur, malgré la combinaison, le casque et les trois corps allongés l'un à côté de l'autre dans l'étroitesse du cône, chacun avec sa pulsation secrète, ses battements de paupières, le sang de chacun courant avec une rapidité légèrement différente. Un réseau de tubes capillaires extrêmement fins permet à un flux constant d'eau froide de circuler dans la paroi de la combinaison spatiale et de la refroidir. De l'air frais qui sent légèrement le plastique circule avec douceur sur la peau, effleure le visage, les doigts à l'intérieur des gants, le bout des doigts qui frappent de manière instinctive, avec une impatience contrôlée, et que des capteurs enregistrent aussi. Mais ce n'est pas exactement de l'air: c'est surtout de l'oxygène, soixante pour cent, et quarante pour cent d'azote. Plus il y aura d'oxygène plus grand sera le danger d'incendie. L'air sentait le sel et peut-être les algues et la vase des marais, même au niveau de la passerelle qui conduisait à l'écoutille ouverte, à cent dix mètres au-dessus du sol. Il n'y avait pas d'endroit plus haut dans toute l'étendue des plaines et des marais qui se prolongeaient jusqu'à l'horizon de la mer."

Calou l'a lu et a trouvé ce roman "beau, drôle, touchant et pathétique".

Un livre de ma