La carte-discours. Quelques éléments de réflexion

Publié le 13 septembre 2009 par Geo-Ville-En-Guerre @VilleEnGuerre

Tout géographe est confronté à l'exercice de la cartographie. Avec comme question primordiale : comment produire une carte qui s'approche de l'objectivité ? Découper les territoires et cartographier ce découpage relèvent d'une mise en visibilité d'une certaine lecture du Monde. Une carte n'est pas un document objectif, mais témoigne d'une interprétation des logiques spatiales, mise en scène par son auteur. La cartographie, réalisée avec une scientificité rigoureuse (c'est-à-dire par un auteur qui l'appuie de sa démarche réflexive, de ses sources, et éclaire tant ses intentionnalités que son intellectualisation des phénomènes observés), peut néanmoins tendre vers l'objectivité. Pourtant, il ne faut pas oublier que la carte est une forme de discours, et que son auteur n'est pas toujours versé dans l'objectivité (on recommendera la (re)lecture de l'ouvrage de Marc Monmonier, Comment faire mentir les cartes. Du mauvais usage de la géographie, Flammarion, Paris, 1993).
De plus, la carte est non seulement produite par celui qui la conçoit et traduit ainsi graphiquement son interprétation du Monde, mais elle est également reçue par des observateurs qui surajoutent leur propre interprétation. De ce fait, la carte peut être manipulée par son auteur, et/ou mal réceptionnée par son lecteur (et parfois détournée à des fins politiques). Alors qu'elle semble apporter une vérité absolue (après tout, on a tous appris à l'école que le savoir géographique passait par la véracité des cartes de localisation), la carte peut être un outil de propagande politique et doit nécessairement replacée dans son contexte de production et de diffusion, à la fois politique (son auteur cherche-t-il l'objectivité scientifique ou au contraire la traduction de son engagement politique ? quelles sont les intentionnalités révélées ou cachées de ceux qui diffusent la carte ?) et épistémologique (dans quel courant de pensée se situe celui qui produit la carte ? en quoi cela influence-t-il son interprétation du Monde ?).
En outre, le choix des figurés n'est jamais innocent : ils sont à la fois des signifiés (dans la mesure où l'auteur de la carte leur donne du sens, à travers la légende) et des signifiants (puisque, par leur forme ou leur couleur, ils produisent en eux-mêmes du sens, en appelant à des références indirectes). Bien sûr, il existe des normes, tout particulièrement pour la cartographie d'éléments physiques (mers et océans en bleu, montagnes en marron...). Mais la cartographie des logiques sociospatailes dépasse ces codes : le rouge, pour ne prendre que ce cas de figure, donne du sens, par exemple pour figurer les territoires de la violence. Associer à des couleurs plus "douces", il devient plus visible que les autres figurés dans une carte. Se pose alors une autre question, quant à la réception et à l'interprétation de la carte : les couleurs et les figurés ne seront pas interprétés de la même manière en fonction de celui qui reçoit la carte, de par le monde. On peut, dès lors, appliquer la théorie des filtres de représentations proposée par le géographe Jean-Pierre Paulet (que l'on retrouvera dans le billet "Villes en guerre et fragmentations" daté du 12 octobre 2008) pour montrer la différence entre paysage objectif et paysage perçu par un observateur fort de son expérience, de son bagage intellectuel, culturel, politique et social, de ses pratiques spatiales, et même de son état de pensée au moment de l'observation, à la lecture d'une carte. Exception faite (mais notable !) qu'il n'existe pas de carte objective, mais bien une carte produite et une carte perçue. La carte est une image construite, et participe donc à une opération de séduction vis-à-vis de celui qui la reçoit, en tant que discours de son auteur (ou de son commanditaire).
"La cartographie est un langage ; elle a ses systèmes lexicaux et sémantiques. Par la forme produite, la carte établit une relation entre pensée et réalité. Elle est donc d'une certaine manière un discours sur l'espace et les territoires. Ce discours a la particularité de recourir au langage iconographique et de ce fait, de renvoyer aux "règles de la sémiologie graphique". La mise en oeuvre de ces règles donne toute sa force à l'image cartographique et explique ses énormes capacités de séduction. En s'imposant, l'image pourrait accréditer l'idée qu'elle dit "la vérité", ce qui serait une manière très naïve ou bien très cynique d'utiliser la carte."

Thérèse Saint-Julien, dans Collectif, 2009, Dictionnaire de l'aménagement du territoire.Etat des lieux et prospective, Belin, Paris, p. 277.


Quelques sites/blogs incontournables sur la cartographie :

  • Le blog "Strange Maps", qui décrypte les sens et les motivations derrière les cartes-discours (en anglais, mais utilisant de nombreuses cartes parues dans des publications françaises, facilement accessibles).
  • Le site "Cartographier le présent" qui présente de nombreuses cartes et des réflexions sur la conception de cartes, autour de la question des énergies (à plusieurs échelles).
  • Le blog de Philippe Rekacewiwicz, géographe et cartographe, journaliste pour Le Monde diplomatique, "Visions cartographiques". S'il n'est plus tenu à jour, il propose de nombreuses réflexions sur la conception de la carte et sa manipulation en tant que discours politique.
  • Le blog "Terrimago", qui se propose d'analyser les sens, les utilisations et les nombreux dérivés de la carte. Très souvent actualisé, on remarquera tout particulièrement les billets sur "Guerre, géographie et cartographie", et "La carte, ça sert à oublier la guerre".
A lire :
  • Les définitions "carte", "cartographies", "cartographie thématique" et "figuration cartographique" sur l'encyclopédie électronique de géographie Hypergéo.
  • La rubrique "La carte du mois" dans la revue EspacesTemps.net qui propose de décrypter des cartes de tout ordre, avec notamment l'article de Baptiste Coulmont : "A quoi sert une carte..." (3 mai 2006).
  • Sur le site des Cafés géo, on retrouvera notamment le compte-rendu du café géopolitique du 16 novembre 2006 "La carte, outil d'analyse ou de manipulation ?" (avec Yves Lacoste, Dominique Vidal, Jean Radvanyi, et Frank Tétart), une application concrète dans le compte-rendu du café géo donné par Michel Sivignon le 21 mars 2000 sur "Le péché cartographique : le cas des Balkans" ; et l'article de Patrick Poncet "Le Monde, impératif cartigraphique. Comment cartographier la mondialisation ?" dans la rubrique Vox géographi.