Pensées avignonnaises – 2

Publié le 03 août 2009 par Belette

Entre deux spectacles au in, je me suis quelque peu aventurée dans le off, où j’ai vu des choses intéressantes…

ANITYA, d’abord, à l’AJMI (Association pour le Jazz et les Musiques Improvisées), concert/spectacle de soundpainting, un jour en fin d’après-midi, juste derrière le Palais des Papes. Il faut pour y arriver marcher le long du mur du Palais, dans ces étroites rues pavées, puis traverser une cour, un couloir, … On croise alors un jeune accordéoniste et son chapeau, plus loin un guitariste et sa chanteuse, un clown, une mariée, la fille du capitaine, de grandes dames en noir qui disent la bonne aventure sur talons hauts, des danseurs, un percussionniste brésilien, … Pendant le petit mois que dure le festival, Avignon se transforme en spectacle permanent ; il y a toujours quelque chose quelque part ! Un régal absolu. À l’arrivée devant l’AJMI, on m’adresse à une roulotte qui vend des sirops. C’est la billeterie.

Trois étages à monter à la tombée du jour, au bout desquels une large salle au plafond bas accueille seize artistes sur la scène, et au moins le quadruple dans la salle. Au centre, le trio jazz classique piano/basse/batterie (respectivement Benjamin Rando, Eric Mouchot et François Merville). A leur gauche le reste des musiciens (cordes & soufflants) ; à leur droite une chanteuse (Rhym Aïda Amich), une danseuse (Marina Ligeron) et trois comédiens. Anitya, sur des textes de Roland Fichet, compose autour d’un thème : D’où ?, en mêlant toutes sortes de styles. Du chant lyrique au jazz mainstream en passant par la fanfare, Christophe Cagnolari, le chef d’orchestre, dirige ce petit monde dans tous les sens. Devant nous, de dos, il ne parle que par gestes et mouvements, et fait taire n’importe qui tout à fait silencieusement. Même si le soundpainting est fait pour l’improvisation, un canevas semble ici bien défini : le texte donne un fil rouge (pas très folichon, le fil rouge, néanmoins il fonctionne), et quelques passages obligés sont posés (impro du batteur/bruitiste – excellent François Merville – , de la (très impressionnante) chanteuse, trio jazz, …). Bref, la musique roule sa bosse tranquillement tandis que la danseuse et les comédiens interviennent sporadiquement et jouent la même histoire plusieurs fois de manières différentes : une fille apprend à son père qu’elle va se marier avec un fils de pâtissier sorti du bout du monde, chaque fois une ville différente (par exemple Madang en Papouasie Nouvelle-Guinée), et celui-ci la déshérite. Ainsi, les comédiens se passent la parole, la gracieuse danseuse se transforme en automate, une fois ils s’emparent des cymbales du batteur… Le tout forme un joli spectacle total, où les voix se mêlent sans s’emmêler, sous la coupe muette d’un chef d’orchestre qui apparaît et disparaît selon ses désirs.

Le lendemain, j’atteris en face, au Théâtre des Doms. Petite cour, fontaine, café, restaurant… la salle est bien équipée. Elle accueille pendant le festival des troupes belges, dont la compagnie Rideau de Bruxelles, qui monte HAMELIN de Juan Mayorga. Murs en carton, traces de craie, néons blancs ; sept jeunes comédiens se mettent en ligne. Hamelin, c’est le conte impossible qu’un père ne parvient pas à raconter à son fils, parce qu’il est torturé par l’affaire sur laquelle il travaille. Juge, il s’occupe d’une sombre histoire de pédophilie blanchie par les victimes contre de l’argent. Un narrateur prend en charge les didascalies, écrit sur les murs l’heure ou le lieu, déplace parfois les acteurs, qui jouent pour la plupart d’entre eux plusieurs personnages, et prévient les spectateurs qu’ici, on est au théâtre, et qu’il va leur falloir imaginer.

Argh. J’ai l’impression d’être prise pour je ne sais quoi quand on me dit ça au théâtre. Comme si on me laissait tout le boulot. Comme s’il faisait semblant de ne pas savoir que nous adhérons déjà à la suspension d’incrédulité inhérente à l’art vivant (suspension of disbelief, Coleridge) : il joue avec, mais, ce faisant, nous prend pour des imbéciles. J’adhère donc moyennement à ce que d’autres considèrent comme une parenthèse amusante. Pourtant, le personnage du narrateur n’est pas mal ; il fait le lien entre le déroulement morcelé d’une intrigue complexe et sa mise en espace sur le plateau. Non, ma critique ne porte pas là-dessus.

Devant un tel spectacle, je m’interroge sur ce que j’attends du théâtre. Pourquoi ai-je l’impression d’avoir assisté à un téléfilm vivant en sortant d’Hamelin? Les acteurs sont bons, la mise en scène fonctionne, l’intrigue aussi. L’interêt de la pièce repose sur le fait qu’elle n’oppose pas les bons aux méchants, mais propose des personnages bien plus troubles. Cependant, à mes yeux, elle reste très pauvre. En effet, elle propose une intrigue policière qui repose sur un juge, ici un bellâtre aux yeux bleus, la cinquantaine, tiraillé entre le mal et le pas si mal, sans qu’on sache vraiment où est la frontière entre les deux. Bon. Mais où est l’homme là-dedans? Où sont les émotions? Je n’ai pas cinquante ans, certes, mais je ne me sens absolument pas concernée par les douleurs affectives de ce juge exaspérant, qui finit par réussir à raconter son conte à l’enfant dont on a vraisemblablement abusé. J’ai manqué d’air. Il y avait une sorte de contradiction entre cette narration et cette morale prémâchées, telles qu’on nous les délivre à la pelle à la télévision et au cinéma, et le dénuement extrême de la scène, qui demandait un effort d’imagination presque désagréable. Les deux pôles du déséquilibre, au lieu de s’enrichir réciproquement, ne faisaient que s’entretenir, et entretenir par la même occasion mon irritation. Du coup, la réflexion s’effritait d’elle-même, il n’y avait aucune profondeur de champ pour le spectateur, aucune mise en perspective ou en relation avec quelque chose de plus grand. L’ensemble était (et c’est dommage! au regard des bonnes idées qui le nourrissaient) petit. De la taille d’un écran de télé.