Plus paradoxal que ça, tu meurs ! (troisième partie)

Publié le 24 septembre 2009 par Galaxiedesparadoxes@orange.fr

Les formulations paradoxales

 « Méfiez-vous des imitations » intimait l’imitateur Thierry Le Luron !

La RATP, elle, fit appel à l’imitateur célèbre Thierry Le Luron pour proclamer sur une affiche : « Méfiez-vous des imitations ». Il s’agissait des faux tickets de métro, bien sûr ! Dans le domaine de la publicité médicale, la campagne du SNIP (syndicat national de l’industrie pharmaceutique) proclamait, dans une grande page blanche dans la presse : « Un des grands talents de la France tient entre le pouce et l’index ». Et la page n’était ornée que du dessin d’une minuscule gélule, cet immense talent néanmoins ! Mais la palme du message promotionnel paradoxal revient peut-être aux Laboratoires Wellcome qui osèrent, en 1981 : « Si deux comprimés par jour sont insuffisants, n’en donnez qu’un ! » Il s’agissait, bien sûr, d’un nouveau dosage médicamenteux (passage du Zyloric® 100 au 300). Mais un petit commerçant fit un jour encore mieux dans la signalisation paradoxale. Devant sa boutique apparemment close, il avait posé une pancarte indiquant : « La maison reste ouverte durant la fermeture pour travaux ». Et nous n’oublierons pas la notice de cet appareil médical, où l’on pouvait lire : « En cas de perte de cette notice, prière de vous adresser à (tel endroit) pour informations ou maintenance de cet appareil » [1]. Dans un confrère du Journal du Jeune Praticien, le Journal International de Médecine (n°13, page 20), on put lire un jour la phrase suivante : « le blocage bêta entraîne parfois une réaction paradoxale qu’il peut être nécessaire de traiter en prescrivant un bêta-bloqueur ». Il semble bien exister là une contradiction flagrante. Si les bêtabloquants ont des effets indésirables, est-il logique, pour contrecarrer précisément ces effets, de… poursuivre derechef l’administration du médicament incriminé ? Certes non ! À moins de s’acharner à vouloir soigner le mal par le mal. En réalité, il n’y a là aucun paradoxe, mais une simple ambiguïté rédactionnelle dans cette phrase. La confusion vient du fait qu’on peut interpréter doublement cette phrase (de construction ambiguë, donc) mais que, malheureusement, l’interprétation qui vient d’emblée à l’esprit est la mauvaise compréhension, paradoxale jusqu’à l’absurde, de ce conseil pharmacologique :
–On tend d’abord à considérer le groupe « en prescrivant un bêta-bloqueur » comme un complément de moyen du verbe traiter, et l’on aboutit à une injonction paradoxale, illogique, que l’auteur n’avait évidemment pas en vue ;
–L’analyse convenable n’apparaît pas immédiatement à l’esprit : essayez même de la trouver avant de poursuivre votre lecture, elle n’est pas très évidente. Il faut considérer le groupe « en prescrivant un bêta-bloqueur », non comme un complément de moyen (l’auteur ne donne en fait, malgré les apparences, aucun conseil pharmacologique dans cette phrase), mais comme un complément de temps. C’est dans le même temps de la prescription d’un bêta-bloqueur qu’il peut s’avérer utile, dans cette circonstance, de traiter parallèlement les effets latéraux (considérés comme paradoxaux) de ce blocage bêta.
Il est surprenant que, pour une fois, on songe là, immédiatement, à un paradoxe semblant sauter aux yeux, alors qu’il n’y en a pas…
Formulation également paradoxale, ce vieil adage romain : « Si vis pacem, para bellum ! »  

Paradoxes du langage

Kurt Grelling (vers 1936) [source de l'illustration : site  http://gestalttheory.net/archive/grellpic.html]

Mais il y a toujours plus étrange, au fur et à mesure qu’on croit avoir débusqué nombre de paradoxes étranges ! Voyons le paradoxe de Kurt Grelling, par exemple, d’après Martin Gardner. On divise l’ensemble des adjectifs en deux sous-ensembles : les adjectifs auto-descriptifs et non auto-descriptifs. Les adjectifs auto-descriptifs sont ceux qui se présentent, en somme, comme leur nom l’indique : par exemple « court », « polysyllabique », « imprimé » [2], etc. Les non auto-descriptifs sont évidemment tous les autres adjectifs ne répondant pas à ce critère, comme « jaune », « monosyllabique », « filmé », « long », etc. Mais où placer l’adjectif « non auto-descriptif » ? Dans  l’ensemble des termes auto-descriptifs, car il se décrit parfaitement lui-même ? Mais une contradiction apparaît aussitôt, puisqu’il se décrit précisément comme… ne se décrivant pas ! Dans l’ensemble des termes non auto-descriptifs, alors ? Pas davantage, puisqu’il se décrit lui-même ! Là encore, logique d’Aristote et langage sont insuffisants. La réalité est plus riche et requiert autres logiques et méta-langages. Rappelons le paradoxe du menteur (« Je suis un menteur »).

Ouvrage de Douglas Hofstadter

Que dire de la phrase suivante, due à Douglas Hofstadter : « Cette phrase prétend être un paradoxe du menteur, mais elle ment ! » C’est en fait un paradoxe du menteur (ou d’Épiménide le Crétois) exprimé dans un métalangage. Particulièrement inquiétante s’avère la phrase suivante : « Tant que vous ne me lisez pas, le troisième mot de cette phrase n’existe pas ! [Vous !] Insoutenable est cette phrase de  Douglas Hofstadter : « Cette phrase se contredit elle-même, ou plutôt non, elle ne se contredit pas ! » Sauriez-vous poser « la bonne question » à votre ordinateur pour court-circuiter ses microprocesseurs, s’il ne voit pas que c’est une question qui s’admet elle-même comme réponse ! Cette phrase interrogative est : « Quelle est cette phrase ? » Inquiétant aussi, ce paradoxe : « Je ne suis pas le sujet de cette phrase » (qui pose le problème, fondamental en psychiatrie, de l’auto-référence, de la conscience et de l’ego : « cogito, ergo sum » disait Descartes…

N’y a-t-il que le sexe dans la vie ?

La formulation paradoxale a ses lettres de noblesse en publicité. Mentionnons cette marque d’appareils de bricolage qui conseillait « d’arrêter de bricoler », l’effet promotionnel recherché venant du jeu de mots sur les deux sens de « bricoler » (soit rester dans l’amateurisme médiocre avec des outils quelconques, ce qu’il faut justement arrêter ; soit s’adonner intelligemment à la passion du bricolage avec les outils signalés par cette publicité). Rappelons aussi cette publicité : « Ҫa change : ça ne change plus ! » qui, en juin 1983, présentait l’interconnexion récente entre le réseau RATP et celui de la SNCF, sur la ligne B du RER (liaisons banlieues Nord et Sud sans changer de train à la gare du Nord, comme auparavant). Et venons-en au sujet le plus intéressant : le sexe…  

 Alain Cohen

[À suivre]

Notes 2009
[1] L’essor de l’informatique a suscité depuis un paradoxe analogue : pour dépanner un ordinateur à distance, on conseille de s’adresser à un site Internet… généralement indisponible en cas de panne (sauf minime, ou quand on a un autre ordinateur) !

[2] La version originale de cet article était imprimée. On pourrait actualiser cette auto-description en proposant le mot "numérisé" (qui doit l’être effectivement pour apparaître à l’écran).