PIERROT LE FOU de JEAN-LUC GODARD

Par Abarguillet

  

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Dixième long métrage de Jean-Luc Godard, Pierrot le fou ( 1965 ) est peut-être son film le plus célèbre - celui que personnellement je préfère  - car le cinéaste y maîtrise plus que jamais son art et se livre à un véritable feu d'artifice narratif et visuel où éclatent, en un patchwork de couleurs, le bleu/liberté, le rouge/violence, le blanc/pureté. Ce film est tout ensemble un poème dédié à Anna Karina, son épouse d'alors, et une sorte de voyage dans la lune. "Un film est comme une fusée à plusieurs étages - disait Godard. Là, le dernier étage est monté très haut. Je n'en suis pas encore revenu".
Sur le thème éternel de l'amour et de la mort, le metteur en scène signe une oeuvre éclatante, colorée et poétique. Il y fustige la société de consommation et revendique le droit au rêve au travers d'une cavale entre Paris et la Méditerranée. A propos de ce film, il n'est pas déplacé de parler d'un souffle libertaire, voire existentialiste, souffle dans la conception et dans le fond. Les deux sont liés en une symbiose rarement atteinte dans un projet cinématographique de ce genre. Nous sommes en 1965 et Godard n'hésite pas à expérimenter les cadrages et les plans pour les sortir de leur conformisme. D'extravagance en extravagance, il joue avec le spectateur, puisqu'il filme l'homme par des moyens techniques surréalistes dans le but de mieux donner prise à l'illusion d'une réalité informelle. Ainsi invente-t-il un langage qui s'affranchit des règles de ses prédécesseurs et entend jouer du champ et du contre-champ à sa guise, s'attribuant ainsi toutes les audaces. Il y a donc, de sa part, une construction organisée selon de nouveaux critères, afin d'instaurer un sens, une signification autonome, dans le souci constant d'échapper à une narration trop homogène. En quelque sorte, il désarticule le narratif pour le transformer en un interrogatif et transgresse sans vergogne les valeurs établies. Selon lui, le 7e Art est une création dont l'objectif est de tout réinventer et réactualiser, de manière à l'inscrire en lettres capitales dans le paysage intellectuel contemporain.


  


Ferdinand quitte sa femme pour suivre Marianne. Délaissant la réception que celle-ci a organisée, il passe la nuit avec la jeune fille et, au matin, tous deux découvrent un cadavre dans l'appartement qu'ils viennent d'occuper. Une sombre histoire de gangsters va les obliger à fuir. Après diverses aventures, ils arrivent au bord de la mer. Marianne s'ennuie et finit par le trahir avec le chef des gangsters. Ferdinand la tue, puis il se peint le visage en bleu, s'entoure la tête d'explosifs, allume la mèche avant de se raviser. Mais trop tard, il explose face à la mer.
Qu'est-ce, en comparaison de cette intrigue plutôt mince, que le cinéma aux yeux de Godard ? Le cinéma, c'est d'abord et avant tout l'émotion et Pierrot le fou est à cet effet une réussite cousue des sentiments les plus vifs, où il apparaît que nous sommes faits de rêves et que les rêves sont faits de nous. Dès lors, c'est un cinéma qui prend ouvertement ses distances avec la logique et procède par intuition, au hasard d'une pensée créatrice. A ces fins, le film utilise les ruptures de rythme, les faux raccords, les citations, les collages...  inaugurant la forme de liberté à laquelle il aspire. Nullement provocatrice, cette oeuvre est celle d'une sincérité qui s'emploie à se manifester avec une éloquence généreuse, servie par la caméra de Raoul Coutard et l'originalité d'un montage heurté, en parfaite adéquation avec la bande-son. Anna Karina et Jean-Paul Belmondo prêtent à leurs personnages respectifs le charme de leur jeunesse et leur naturel et nous touchent par un jeu nuancé et fantasque, s'offrant à la caméra du maître avec un total abandon. Inoubliable.

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