Philosophie musicale

Publié le 02 octobre 2009 par Georgesdimitrov

Le groupe montréalais We Are Wolves nous revient ce mois-ci avec un troisième album, Invisible Violence. Un peu moins abrasive que les précédentes, cette nouvelle proposition marque un tournant davantage mélodique pour le groupe qui ne renie toutefois pas son son d’origine : guitares rock, synthétiseurs distortionnés et batteries hypnotiques sont toujours au rendez-vous. Pour souligner la parution du disque le 6 octobre prochain (sur l’étiquette Dare To Care), nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec le chanteur Alexander Ortiz.

Évidemment, nous allons parler du nouvel album. C’est le troisième… comment pourrait-on le présenter ?

Son titre en dit long. Il y avait d’abord cette expression d’« invisible violence », un concept qui me travaillait l’esprit.

« Invisible violence » est un titre qui a d’emblée une portée philosophique. Il charrie inévitablement un cortège d’idées, de théories, d’images, de pensées…

C’est exactement ça. C’est un amalgame de différentes idées sur l’esthétique et la résonance littéraire, d’Antonin Artaud à Nietzsche. En fait, deux chansons sont directement liées à Georges Bataille, dans la pensée et même le choix des mots. D’abord Vague, sur l’idée de transgression, de tout pousser jusqu’au paroxysme de façon à créer toujours de nouvelles lignes de transgression : le concept de vague, donc. La chanson est en anglais et le mot « vague » peut aussi se comprendre en tant qu’ambigüité. La Rue oblique s’inspire de l’érotisme de la « petite mort », toujours chez Bataille : l’extase érotique en tant que finalité de l’être. C’est Foucault avec son Histoire de la folie, Artaud : quelle est la notion du jugement de Dieu, où il nous mène, pourquoi l’être humain veut constamment pousser ses limites et ainsi se retrouver « dans » la folie et pouvoir créer en se libérant des carcans établis.

Les autres titres de l’album font constamment référence à la violence de l’insomnie, qui a été pour moi une révélation. Après mes premières lectures de Michel Cioran vers 22 ans, j’ai commencé à faire de l’angoisse ! Je lisais aussi beaucoup de Bukowski et j’étais pas mal dans ce délire-là, l’idée de l’excès, de vouloir pousser les paramètres établis par la norme, un peu le cliché du jeune adolescent… C’est dans ce genre d’angoisse et d’insomnies que tu découvres des gens comme Cioran et Artaud.

L’album est donc totalement conceptuel à travers des références littéraires – non pas de fiction, ce qui est plus courant, mais d’idées.

L’invisible violence peut être beaucoup de choses. Ça ne se limite pas à la simple agression physique ou psychologique. Plein de choses me sont arrivées en même temps : j’ai eu un enfant – la fatalité et la mort se remettent en perspective – et je suis retombé dans mes lectures philosophiques. Je me suis donc retrouvé à écrire des textes influencés par tous ces courants de pensée.

Le premier single du disque s’intitule Paloma, le prénom de ta petite fille… Il contient aussi des paroles en espagnol.

C’est justement la chanson qui a le moins à voir avec cette idée de violence… Mais bon, pour moi, la mort, l’invisible, l’amour, la violence, c’est aussi un cycle où tout va ensemble. Paloma est la première chanson qui s’est établie d’emblée pour l’album. Je ne pouvais plus brancher ma basse pour ne pas réveiller le bébé, je l’ai donc composée à la guitare semi-acoustique, pas fort ! Ma fille réagissait, je disais son nom, et je me suis retrouvé à construire un texte. L’espagnol, ça me paraissait important. Même si mon français est tout ce qu’il y a de plus québécois, j’ai grandi avec mes parents en espagnol et je voulais tout de suite intégrer le rapport au langage en ce qui concerne ma fille.

En parlant de composition, comment approchez-vous la création ? Est-ce un travail de groupe ?

En général, comme chanteur, c’est moi qui compose les textes et les rythmes, des idées de base que je propose aux autres qui réagissent et ajoutent des parties au fur et à mesure. Je construis des chansons tout ce qu’il y a de plus simples avec des vieux drum machines.

Des modèles favoris ? Pour les amateurs de synthétiseurs analogiques qui nous lisent…

Le drum machine est un vieux Ace Tone qui appartenait au père de ma blonde. Sinon, je viens de m’acheter un Wurlitzer, et il y a mon vieux SH-1000 que j’ai toujours bien aimé… Mais pour cet album, on a vraiment utilisé énormément de synthétiseurs. On s’est permis des petits côtés émotifs – pour ne pas dire cheesy -, on s’est éclatés avec les pads et les séquences à l’eau de rose. Le ARP Solina nous a particulièrement épatés, un son qui nous évoquait immédiatement David Bowie et Ziggy Stardust.

Est-ce que les nombreuses tournées effectuées depuis la sortie de Total Magique ont influencé votre façon de composer ?

C’est peut-être les disques qu’on écoutait qui l’ont fait… Du John Lennon, le Plastic Ono Band, Leonard Cohen, j’ai redécouvert le vieux Indochine et Duran Duran : on n’a pas écouté d’électro qui « rentre dedans ».

Pourtant, depuis le deuxième album, de spectacle en spectacle, on sentait vraiment monter l’intérêt des médias, jusqu’à une sorte de « hype ». Cela a-t-il apporté du nouveau pour la réalisation du troisième album ?

Je crois que c’est juste une question d’environnement. Il y a certains groupes qui deviennent importants avec leur temps, qui ont une influence sur d’autres formations, qui en influencent d’autres à leur tour, comme un réseau. Mais on a eu accès à des bourses, et c’est la première fois qu’on a vraiment eu un studio pour enregistrer, avec un horaire pour les répétitions. Et on a travaillé avec Radwan Ghazi Moumneh (réalisateur et producteur d’Invisible Violence), qui vient d’une autre scène et qui a une toute autre approche de la musique. Il a joué avec des groupes punk hardcore comme The Black Hands ou Curst, et son projet personnel, Jerusalem In My Heart, est un des plus intéressants à Montréal selon moi.

Nous sommes à deux semaines du lancement d’Invisible Violence, comment vous sentez-vous ?

Nerveux, la pression monte. Il y a beaucoup de chansons à la guitare et comme je suis bassiste à la base, j’ai de nouveaux défis. J’ai très hâte de voir ce que les gens vont en penser, c’est album assez différent des deux précédents !

Pour vous donner un avant-goût de ce qui vous attend, nous vous offrons ici trois chansons : le premier extrait Paloma, la dansante Vague aux rythmes électroniques et la plus punk Wire.

We Are Wolves
Lancement le 15 octobre (supplémentaire le 16 octobre) au National (1220 Ste-Catherine E.), 18$
www.wearewolves.net