братство (fraternité)

Publié le 04 octobre 2009 par Boustoune

Ceux qui ont plus de trente ans se rappellent probablement certains événements politiques marquants des années 1980 : l’annonce du programme de « guerre des étoiles » par Ronald Reagan, la mort de Brejnev et son remplacement par Iouri Andropov, puis par Mikhaïl Gorbatchev, qui a mis en place la « perestroïka », un grand projet de réforme de l’U.R.S.S., ou encore l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, grâce à la coalition formée entre François Mitterrand et le Parti Communiste Français. Avec L’affaire Farewell, Christian Carion nous propose un éclairage nouveau sur ces faits politiques, en nous menant dans les coulisses du pouvoir et en nous racontant le récit – véridique – d’une des plus importantes histoire d’espionnage de la « guerre froide », qui a précipité l’effondrement des deux blocs et la normalisation des relations russo-américaines.
 
Tout est parti du ras-le-bol d’un homme, un lieutenant-colonel russe nommé Vladimir Vetrov. Cet élément-clé du KGB ne supportait plus de voir son pays se scléroser, victime de dirigeants vieillissants, incapables de comprendre les mutations du monde qui les entourait et de préparer la société russe à l’entrée dans le XXIème siècle. Alors, il a décidé de dynamiter le système de l’intérieur, en communiquant aux gouvernements français et américain des informations capitales concernant l’organisation de l’espionnage soviétique dans les pays occidentaux, et notamment une liste d’agents infiltrés dans les plus hauts rouages du pouvoir. Pour faire passer les informations à l’ouest sans attirer l’attention, il a fait appel à un ingénieur français travaillant pour le groupe Thomson en Russie, discret et inconnu des services secrets russes…
Le film raconte comment s’est nouée la relation entre les deux hommes et comment s’est organisé le passage des documents d’un bloc à l’autre, jusqu’à ce que les autorités russes ne découvrent l’existence de la « taupe », surnommée « Farewell », au sein de leur organisation.
Mais attention, bien que fortement inspiré de faits réels, le récit appartient au domaine de la fiction. D’ailleurs, les deux protagonistes de l’affaire ont été rebaptisés Sergueï Gregoriev et Pierre Froment afin de bien ancrer cette différence.
Christian Carion a quelque peu remanié certains faits pour les besoins de la narration et pour appuyer le message qu’il souhaitait faire passer. Le sens de sa démarche est résumée par la référence qu’il fait, à deux reprises, au film de John Ford, L’homme qui tua Liberty Valance, et à sa morale, résumée par une réplique de Carleton Young « Quand la légende devient réalité, c’est la légende qu’on publie ». Il passe donc sous silence les mauvais côtés de Vetrov, notamment son alcoolisme et sa tentative de meurtre sur sa maîtresse et truffe le scénario de scènes romanesques pour le rendre cinématographiquement plus attrayant.
 
De fait, le film fonctionne comme un bon film d’espionnage classique, avec suspense et coups de théâtre de rigueur. Et comme à son habitude, le cinéaste use avec parcimonie d’effets mélodramatiques. Juste ce qu’il faut pour accentuer le côté humain du duo Gregoriev/Froment et le faire contraster avec le cynisme froid et implacable de ceux qui évoluent dans les hautes sphères du pouvoir. Ce décalage entre les dirigeants et leurs « petits soldats » était déjà au cœur de Joyeux Noël, le précédent film du cinéaste.
Autre thème commun entre les deux œuvres, le nécessaire brassage des cultures et la réconciliation entre les peuples. Ici, Carion montre des êtres qui se passionnent pour d’autres cultures que la leur, qui s’enrichissent de leurs différences. Gregoriev est amoureux de la culture française, des poètes du XIXème siècle, des chansons de Ferré, du cognac et du champagne. Son fils, lui, est plutôt attiré par le rock anglais – question de génération... Et Froment laisse plusieurs fois paraître son affection pour la culture russe. Tous en tout cas, se placent sur un pied d’égalité, ouverts les uns aux autres. Alors que dans le même temps, les gouvernants russes, français ou américains ne cherchent rien d’autre qu’un moyen de dominer les autres…
Le scénario et les thématiques bien en place, il ne manquait plus à Christian Carion qu’à trouver les deux interprètes principaux, le film reposant essentiellement sur la relation entre l’ingénieur français et le militaire soviétique. Si le choix de son acteur fétiche Guillaume Canet s’imposait pour le personnage de Froment, type ordinaire soudain confronté à des événements qui le dépassent, le cinéaste a aussi eu le nez fin en confiant le rôle de Gregoriev à Emir Kusturica, plus habitué à se retrouver derrière que devant la caméra, mais qui livre ici une performance d’acteur plus que correcte, prêtant au personnage son imposante carrure et sa sensibilité artistique… Le duo fonctionne bien, ce qui permet au spectateur de s’attacher très vite au sort des deux protagonistes.
 
L’affaire Farewell est donc une œuvre plutôt réussie, portée par son message humaniste et la complicité de ses acteurs. Le seul reproche qu’on peut lui adresser est d’être de facture un peu trop classique. C’est le style de Christian Carion, un peu trop sage, qui veut cela. Mais au moins, contrairement à bon nombre de films modernes à la mise en scène tape-à-l’œil, toute la partie artistique est soignée, et le rythme permet de développer un peu les liens entre les différents personnages. Et de mettre en avant le message du film, qui prône la fraternité entre les peuples est évidemment salutaire. Utopiste, diront certains, mais, à l’heure où l’on célèbre le vingtième anniversaire de la réunification de l’Allemagne, il est bon de rappeler que les murs érigés entre les hommes et les cultures peuvent aussi être abattus…
Note :