Des parents sur les bancs

Publié le 05 novembre 2009 par Raymond Viger

Spécial rentrée scolaire – Septembre/octobre 2009

École à la maison, école musulmane, école en milieu autochtone, école spécialisée en musique et cheminement scolaire marqué par la dyslexie, Reflet de Société vous offre pour la rentrée un grand dossier sur l’éducation. Hors des sentiers battus, nous vous invitons à découvrir les 1001 visages de l’école au Québec.

Des parents sur les bancs

 Dossier Éducation

Le village algonquin de Kitcisakik est illégal aux yeux des gouvernements québécois et canadien. L’absence de dépenses publiques qui en résultent à forcé ses habitants à envoyer leurs enfants à Val-d’Or, à 100 km de distance, afin d’y être scolarisés. La communauté met présentement sur pied une école primaire afin que ces familles puissent garder leurs enfants près d’eux. Les parents doivent maintenant réapprendre à s’occuper de leur progéniture et les habitants de l’un des villages les plus pauvres du Canada en profitent pour s’attaquer aux nombreux problèmes qui minent leur communauté.

François Richard

L’école Mikisicec (petit aigle) est constituée de deux roulottes aménagées en trois salles de classes et quelques bureaux. Une dizaine d’écoliers de 3ème année se disent heureux de vivre avec leurs parents. Ceux dont la scolarisation a débuté à Val-d’Or regrettent toutefois les avantages d’une plus grande école. «Il n’y a pas de salle de gym ici.» «Je n’aime pas ça être mélangé avec les plus petits.» «C’est plate parce qu’on n’est pas beaucoup.» Une fois les frustrations passées, des aspects plus positifs sont évoqués. «Les Blancs à Val d’Or n’étaient pas gentils avec moi.» «Le cours d’algonquin est le fun.»

«J’aime mieux rester dans la communauté.»

Kitcisakik est un village de quelque 430 habitants situé dans la réserve faunique De La Vérendrye, à une centaine de kilomètres au sud de Val-d’Or. Bien que les Algonquins affirment l’avoir toujours habité, le territoire appartient légalement à Hydro-Québec (HQ). Vu l’illégalité de l’occupation des lieux, Kitcisakik ne bénéficie ni du statut de réserve, ni de celui de municipalité. Les gouvernements fédéral et provincial n’y injectant pas de fonds, le village est dépourvu de tous les services, dont l’électricité et l’eau courante. La centaine de maisons est construite avec des matériaux de fortune et, malgré la présence d’un barrage d’HQ au centre du village, les bâtiments publics sont parmi les seuls électrifiés. Un «bloc sanitaire» permet aux habitants de s’approvisionner en eau potable qu’ils doivent transporter dans des seaux. Le «bloc» est pourvu de douches, de toilettes et de machines à laver.

Aller apprendre chez les Blancs

Depuis 1955, les enfants de Kitcisakik doivent quitter leur communauté afin d’aller à l’école. Ils fréquentaient alors un pensionnat du gouvernement fédéral dirigé par des frères Oblats jusqu’à sa fermeture dans les années 1970. Ils seront par la suite scolarisés dans les écoles publiques d’Abitibi-Témiscamingue. Les élèves de quatrième année et au-delà continuent de vivre dans des familles d’accueil de Val-d’Or, ne rentrant à la maison que les fins de semaine et durant les vacances d’été. Pour mettre fin à cette situation, le Conseil de bande instaure progressivement l’école primaire dans le village. La maternelle y a été implantée en 2005 et l’école grossit au rythme d’une année à la fois. Elle compte présentement trois classes pour des écoliers de niveau maternel à la troisième année. Les cours sont donnés par des enseignantes professionnelles et le programme du ministère de l’Éducation du Québec est respecté. Les cours de quatrième année y seront dispensés à partir de l’automne 2009. Un Centre de stimulation précoce a aussi été instauré.

Les écoliers d’aujourd’hui ne vivront donc pas la même enfance que leurs parents qui ont dû surmonter le choc du déracinement. En raison de la rupture familiale, les jeunes n’ont en général pas appris l’algonquin, créant un fossé culturel. 3 générations de parents n’ont pas connu de modèles parentaux dont ils pourraient s’inspirer pour aider leurs enfants.

«Nos enfants ne sont plus des étrangers»

«Les parents avaient des habitudes qui n’avaient rien de parentales.» Gilles Brazeau est père de 5 enfants, 2 naturels, 3 d’adoption. Ils fréquentent tous l’école Mikisicec. Durant son enfance, sa grand-mère «le protégeait» lors de ses séjours à Kitcisakik. «L’été, nos parents n’étaient pas toujours là, il y avait un fléau de consommation d’alcool et de drogues.» Celui qui est aujourd’hui responsable des dossiers liés à la santé au Conseil de bande affirme que ses enfants aiment l’école et qu’elle leur permet d’être intégrés à la communauté. Le terme a une signification particulière à Kitcisakik: se sentir chez soi au sein de sa famille. La tâche, soutient Gilles Brazeau, est très complexe. «Aujourd’hui nous vivons l’intégration, les enfants sont avec nous toute la semaine. Nous ne sommes pas prêts pour ça.»

Le directeur en santé de Kitcisakik, Michel Pénosway, travaille, en collaboration avec une équipe de recherche de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), à l’élaboration de services destinés aux parents et visant à leur réapprendre leurs «habiletés parentales». Selon lui, le changement le plus important apporté par l’école Mikisicec est que «les enfants ne sont plus des étrangers. Ils ne sont plus en vacances ici.» Afin d’«intégrer» les enfants de Kitcisakik, l’ensemble du village a dû se mobiliser. Le Conseil de bande en a profité pour lancer plusieurs chantiers de travail social et de formation professionnelle visant à rehausser le niveau de vie de la communauté. L’exercice a mobilisé l’ensemble du village et tout le monde a eu son mot à dire. «Au lieu d’offrir aux gens des services prédéterminés, nous les laissons exprimer leurs besoins puis nous mettons en place des services pour les satisfaire.» L’expression de ces besoins a eu lieu dans le cadre d’une recherche réalisée par une équipe de chercheurs de l’UQAT en collaboration avec les intervenants sociaux de Kitcisakik.

En guise d’exemple d’«habiletés parentales» à apprendre, Michel Pénosway raconte le déroulement d’un exercice visant à améliorer les dialogues parents-enfants. «Un parent se plaignait de ce que son enfant ne l’écoutait pas lorsqu’il lui demandait de ranger ses vêtements. Nous avons donc fait un jeu dans lequel les rôles étaient inversés. L’enfant, imitant ce qu’il avait entendu, a demandé à son père de ranger ses vêtements sans lui indiquer où il devait les déposer. Le père a alors réalisé que si son enfant ne lui obéissait pas, c’était simplement parce que ses consignes n’étaient pas claires.»

Le Conseil de bande a dû embaucher du personnel qualifié. Manquant d’expertise, les Algonquins ont eu recours aux services d’une dizaine de Québécois pour occuper des postes, entres autres, de formateurs. Raymond Lauzon, le directeur de l’éducation, croit que «le fait que la communauté ait décidé elle-même de se prendre en main et qu’elle ait embauché des Québécois pour l’y aider est unique en Abitibi et sûrement au Québec».

Apprendre à vivre au 21è siècle

Normand Saint-Germain offre différentes formations socioprofessionnelles. Il décrit son rôle comme étant «de mettre les Algonquins au diapason du 21è siècle.» Les barrières à l’emploi sont en effet très nombreuses pour des gens qui «connaissent peu les réalités du monde du travail et sont rarement bilingues», selon une intervenante auprès de la communauté.

Les parents bénéficient aussi de services d’aide à la gestion de budget et de cours de cuisine santé. Ils doivent apprendre à composer avec le même revenu que lorsque leurs enfants étaient nourris à Val d’Or toute la semaine, ce qui entraîne son lot de difficultés dans une communauté où le taux d’emploi n’est que de 25% et où la moitié de la population a moins de 17 ans.

Selon Michel Pénosway la taille restreinte du village et les liens de parenté qui en découlent jouent en faveur des changements. «La proximité des membres de la communauté a un impact, ça gêne ceux qui prennent moins part aux changements.» La consommation d’alcool aurait d’ailleurs grandement diminué depuis l’instauration de l’école et des chantiers sociaux. L’animateur culturel auprès des jeunes Toby Brazeau juge qu’«avec les enfants ici, on dégrise. L’alcool doit partir.»

Un certificat multidisciplinaire en intervention sociale est donné à l’UQAT à la demande des habitants de Kitcisakik afin de former des intervenantes sociales qui travaillaient avant sans formation. Cette question de la formation est de la première importance. L’accès à l’emploi et au développement passe par l’acquisition de connaissances. Un obstacle de taille dans une communauté où seulement 12% des gens ont un diplôme d’études secondaires et où l’école est associée au déracinement et aux abus vécus dans les pensionnats.

Enfin des obstacles culturels se dressent sur le chemin de l’emploi. Toby Brazeau croit que «les gens ne sont pas intéressés par le travail à l’extérieur de la communauté. Leur famille est ici.» Ce désir d’être «chez soi» entraîne aussi le décrochage scolaire. L’animateur culturel explique d’ailleurs en partie son abandon scolaire, à l’âge de 15 ans, par le besoin qu’il avait de se retrouver parmi les siens.

Tout le monde à Kitcisakik affirme vouloir se réapproprier la culture algonquine. Pour l’instant, c’est plus facile à dire qu’à faire. Bien que tout le monde en baragouine au moins quelques mots, la plupart des 35 ans et moins ne maîtrisent pas la langue de leurs grands-parents. Les cours d’algonquin prévus à l’école Mikisicec ont d’ailleurs dû être abandonnés, faute de volontaires pour l’enseigner.

Un chemin exceptionnel… à petits pas

Selon Raymond Lauzon, le chemin parcouru jusqu’à présent est exceptionnel. «Il faut imaginer les impacts sociaux lorsque les gens ne jouent pas leur rôle de parents, qu’ils passent dix mois par année sans leurs enfants. Ils manquaient de notions quant à l’importance de l’école, du quotidien.» S’il déplore le faible niveau de participation des parents de Kitcisakik à certaines des activités culturelles offertes par l’école, il souligne qu’il admire leur courage. «Regarde le bloc sanitaire. Il n’y a que deux douches pour tout le village. Pourtant les enfants arrivent tous propres et bien habillés à l’école. On n’avance pas à grand déploiement, mais à petits pas.»

Le chemin se poursuit cet automne avec l’introduction de la quatrième année à l’école Mikisicec. Avec 38 enfants d’âge primaire sur 49 qui fréquentent dorénavant l’école du village, la communauté de Kitcisakik se rapproche de son objectif, garder ses enfants dans les familles et leur rendre la fierté d’être Algonquins.

Le village aux milles formulaires

L’occupation contestée du territoire entraîne une foule de tracasseries administratives au Conseil de bande. Contrairement aux autres communautés autochtones du pays jouissant du statut de réserve Kitcisakik ne reçoit pas de fonds généraux de la part des gouvernements québécois et canadiens afin d’assurer les dépenses sociales et administratives. Ses habitants doivent donc recourir à une multitude de programmes gouvernementaux spécifiques afin d’obtenir des subventions ciblées.

Selon le responsable des dossiers liés à la santé au Conseil de bande, Gilles Brazeau, Kitcisakik bénéficie d’environ 130 programmes et des rapports différents doivent être remplis pour chacun. L’accès aux subventions de 25 programmes est nécessaire dans le cas de l’école primaire seulement. «Je lève mon chapeau aux gestionnaires», déclare Gilles Brazeau, mi-blagueur, mi-désabusé.

Reflet de Société, Vol 18, No. 1, Septembre/Octobre 2009, p. 18-20

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