Un livre de Henry Poulaille, Les damnés de la terre

Par Jean-Michel Mathonière

Henry POULAILLE : Les Damnés de la terre. Éditions Les bons caractères (2007), 6 rue Florian 93500 PANTIN. 448 pages. 19 €

Henry Poulaille était un génial écrivain touche-à-tout. Né à Paris en 1896, le jeune Henry est âgé de quatorze ans lorsque son père, ouvrier charpentier, décède d’un accident du travail en 1910. Il n’avait que quarante-cinq ans. La même année, sa mère, canneuse de chaises, décède de tuberculose à l’âge de quarante-deux ans. Il vit seul, aidé par des parents et des amis de la famille. Après la Grande Guerre, au cours de laquelle il est blessé, il commence à écrire dans divers journaux, dont L’Humanité. En 1923, il entre aux éditions Bernard Grasset comme secrétaire au service de presse et dès l’année suivante, est nommé directeur. Il restera chez Grasset jusqu’à sa retraite en 1956. Entre temps, il se sera investi dans la « littérature prolétarienne », aura animé de nombreux débats, collaboré à plusieurs revues et publié cinq ou six bons livres. Il décède en 1980.

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Comme l’écrit Guy Bordes en introduction au Pain quotidien (1931, réédité chez Stock en 1980 et hélas épuisé) : « Rien ne destinait le jeune Poulaille à hanter la république des lettres. Il n’était point lettré. Prolétaire, primaire, orphelin au travail à quatorze ans, rien ne lui était plus étranger que le cursus honorum qui fait un écrivain chez nous. Point d’université ni d’École normale, supérieure ou pas. Henry Poulaille a vécu l’enfance modeste des gamins du XVe arrondissement, un des quartiers les plus populaires du Paris de 1900. mère canneuse de chaises, père charpentier, de bons maîtres à l’école primaire, un voisinage vivant et coloré, où les coups de gueule portent aussi bien sur les conflits domestiques que sur des problèmes syndicaux ou les affaires de la politique, la rue pour terrain de jeu : ces débuts dans la vie, le présent roman [Le Pain quotidien] en est le reflet authentique. Leur intérêt n’a rien à voir avec le pittoresque de la petite histoire littéraire. Ce milieu social et familial fut déterminant pour le futur écrivain. L’anarchisme y disputait alors la primauté au socialisme, qu’on ne disait pas encore scientifique, comme culture politique de classe, celui-ci régnant plutôt chez les artisans et dans les métiers du bâtiment, celui-là dominant parmi les ouvriers et les petits fonctionnaires. »

Poulaille évoquera son enfance dans trois livres. Le Pain quotidien (1931) couvre la période 1903-1905. Il est centré sur l’accident de Magneux, un ouvrier charpentier victime d’une chute d’échafaudage qui l’immobilise plusieurs mois. Son épouse et ses camarades du syndicat s’efforcent de lui procurer, ainsi qu’à ses enfants, « le pain quotidien », car l’assureur de l’employeur ne verse rien au blessé. On y découvre que Magneux est un ancien compagnon charpentier Soubise, qui a rapidement rompu avec sa société pour militer dans les rangs des anarcho-syndicalistes (ceux-là mêmes qui publieront sous l’égide de l’Union des charpentiers de la Seine et de la CGT les fameuses brochures Comment on devient compagnon du Devoir (1907) et Le Compagnonnage, son histoire, ses mystères, signé Jean Connay (1909). Le frère de Magneux, lui, est demeuré fidèle au Devoir. Ils ne se fréquentent plus guère, la conversation tournant régulièrement en dispute. Poulaille a très bien décrit les deux courants qui divisaient les ouvriers charpentiers parisiens au début du XXe siècle. Il serait d’ailleurs intéressant de rechercher trace de la date de réception (vers 1884-1888 ?) et du nom de compagnon du nommé Poulaille père. Comme je l’ai dit, Le Pain quotidien, récit poignant, riche en détails, truculent parfois, sans misérabilisme ni condescendance, est malheureusement épuisé mais on en trouve encore plusieurs exemplaires à petit prix sur les sites de libraires d’occasion. Il faut le lire absolument pour comprendre ce qu’était la vie des ouvriers charpentiers au début du XXe siècle et la place désormais restreinte qu’y occupaient les compagnons des deux rites.

L’autre volet de la trilogie des souvenirs d’enfance de Poulaille est intitulé Les Damnés de la terre. Publié en 1935, il couvre la période 1906-1910. L’enfant a grandi. Il écoute son père et ses camarades prendre position sur les évènements de politique intérieure et étrangère et surtout lors des grèves, auxquels ils participent avec ténacité et courage. Il assiste aussi à la mort de son père, dont la santé ne s’est jamais complètement rétablie à la suite de son accident de chantier. Sa disparition jette sa famille dans de grandes difficultés financières, car le cannage des chaises qu’effectue sa mère est loin de subvenir aux besoins d’une mère et de deux enfants. La solidarité des proches se met en marche mais demeure insuffisante. Poulaille raconte comment, poussée par la nécessité, sa mère oublie sa tiédeur religieuse et se rapproche des institutions charitables du quartier, au grand dam de son fils. Mais elle finit par être emportée par la tuberculose, cette « maladie des pauvres ».
Le troisième volet des souvenirs a été publié en 1957 sous le titre : Seul dans la vie à quatorze ans. Je ne l’ai pas lu et n’en ferai donc pas le résumé.

Voici un long extrait (p. 152-154) du chapitre XXIX des Damnés de la terre, au cours duquel Magneux, gâcheur d’une entreprise de charpente, s’interroge sur les conséquences de la mécanisation de sa profession.

« L’équipe la plus homogène avec celle de Lunel était sans doute celle de Bonnet, les scieurs de long. [ce Bonnet est le père de René Bonnet, l’auteur des Contes et récits de la ville et de la campagne, dont j’ai donné ici un compte rendu] Bonnet était un solide gaillard du Limousin, taciturne, il avait le même respect sentimental du travail que Magneux, le même amour de l’outil et du bois. « De belles bûches ou de sales bûches » disait-il en palpant d’un geste connaisseur l’arbre équarri à débiter. Le bois se divisait en deux sortes : le bon et le mauvais, les « belles » et les « sales bûches ». On pouvait en conclure qu’il n’était pas très calé sur le bois, en l’entendant, mais ses gestes faisaient deviner une science très sûre au contraire chez lui. Nul mieux que le « grand Bonnet », comme on l’appelait, ne voyait d’un coup d’œil le bois « mûr », disposé à pourrir vite, nul plus rapidement que lui ne voyait que tel bois avait été abîmé par la gelée. Son œil discernait les moindres gerçures, les « roulures » du bois, mais il n’était ni très prolixe ni imaginatif.

« Bonnet faisait équipe avec Larue. Amaury était avec Delair, Nicais avec un petit grêlé appelé « Frédé ».

« Magneux aimait à poser ses yeux sur leur groupe. Il était l’un des derniers noyaux d’un métier condamné : un métier très beau et dont rien, il n’y a guère, ne laissait prévoir qu’il disparaîtrait. Quelques lustres encore auparavant, on eût cru à son éternité.

« Le sciage mécanique ne gênait pas que la menuiserie, il menaçait le gros travail et déjà mettait sur le pavé quelques douzaines de gars dont on avait jadis vanté les performances.
« Rochetaillard le père et son aîné faisaient deux planches de deux mètres sur 0,16 à l’heure, sans fatigue… »

« La machine fournirait-elle le même travail égal, vérifierait-elle le bois avant de le débiter ? Il n’était pas question de cela ! Au contraire, la scie circulaire faisait autant de cas du bois vert que du bois sec ; le bois flacheux, le bois pouilleux, le bois humide, le bois « échauffé » même, se travaillaient aussi bien que les meilleurs. La machine aiderait encore les trafiqueurs à écouler la camelote avec plus de facilité. De plus, elle allait un nombre incalculable de fois plus vite que les bras. Bénéfice encore. Il n’était pas question de plastique, on l’admet bien. Les gestes magnifiques de ces hommes robustes, pensait Magneux, pourront ne plus compter demain, sans que personne ne songe ni aux gestes, ni aux hommes.

« Les romanciers, les poètes, les sculpteurs, les peintres s’essayent parfois à chanter ou décrire les gestes du labeur et entre artistes glosent d’esthétique à leur sujet. Les patrons, eux, sont réalistes. Des bras d’ouvriers, ça ne compte que tant qu’on ne peut pas les remplacer. La seule chose qui ait arrêté le petit patronat dans l’achat des machines de sciage, c’est qu’elles coûtaient gros. De même pour maints autres engins mus par la vapeur ou l’électricité. Ils étaient trop chers.

« Les ouvriers ont, dit-on, saccagé les premières machines quand on les introduisit dans l’industrie. Ils devinaient confusément qu’elles étaient, non leur auxiliaire, mais l’auxiliaire de ceux qui les achetaient.

« Un jour peut-être, il en serait autrement. Magneux se remémorait le chant socialiste :

« Ouvrier, prends la machine,
« Prends la terre, paysan.

« En attendant, l’ouvrier était devenu l’esclave de deux forces implacables au lieu d’une. La machine aggravait la domination du salariat.

« Dans la charpente, il restait encore quelque survivance de l’artisanat ; mais pour combien de temps ?

« Magneux n’osait y penser. Ce vieux fou de Boudot avait des vues pessimistes mais point si extravagantes qu’on voulait le faire croire.

« On était à la fin de l’âge du bois, cela ne faisait aucun doute. »