Une rencontre avec Michel Butor, Paris, le 12 novembre (compte-rendu)

Par Florence Trocmé

De nouveau une passionnante séance dans l’auditorium du Petit Palais, à Paris, sous l’égide de Sylvie Gouttebaron et de la Maison des Écrivains. Autour de Michel Butor, avec Catherine Flohic qui a édité tout récemment dans sa collection Les Singuliers (Éditions Argol) un Michel Butor, rencontre avec Roger-Michel Allemand et donc Roger Michel-Allemand.  La première demi-heure est consacrée à un film de François Flohic, tourné à  l’Écart, la maison de Michel Butor en Haute-Savoie. Belles atmosphères, un Butor intime et simple, des lumières très naturelles, des gros plans de Michel Butor, la barbe foisonnante et blanche et l’œil qui pétille. Petit compte rendu au fil de la projection et de l’entretien. 


Un monument marginal
A la question « Michel Butor, est-ce un bon écrivain ? », Butor répond qu’il est un « monument marginal », qu’il a lancé des idées dont certaines ont fructifié, des semences et que « ça germe ». Il se dit aussi professeur d’ignorance, quelqu’un qui s’aperçoit qu’on ignore un certain nombre de choses. A tel endroit, dit-il, il y a des choses qu’on ne sait pas.
L’improvisation
Il improvise toujours ses cours et conférences, ce qui l’entraîne dans une sorte d’invention permanente. [Il semble en effet improviser mais avec une très grande cohérence et une suite parfaite des idées et fait preuve tout au long de la soirée de beaucoup d’humour et de distance simple par rapport à lui-même].
Une journée de Michel Butor
Le film raconte une journée de travail, et il y est question aussi des fameux carnets jaunes, quatre par an en moyenne précise-t-il. Dans lesquels il brouillonne. Chaque texte, souvent né là, aura ensuite de multiples versions : « sous chaque page, dix pages couvertes de ratures ». Il parle de l’ordinateur, qu’il pratique disant qu’il lui permet de travailler encore plus qu’avant sur ses textes. Il pense même que la langue va évoluer plus vite grâce à l’ordinateur. En vacances à Hendaye, l’été, il n’a pas d’ordinateur et cela lui manque : « quand je serai grand, j’aurai un portable, pour mes 90 ans peut-être ? ». [il précisera un peu plus tard, dans l’échange, que désormais, il a bel et bien un ordinateur portable offert par des amis pour le remercier de sa participation en tant que récitant à une œuvre de Pousseur).
Le jugement
« Bon, pas bon, ce n’est pas ça qui est important, ce qui est important c’est de savoir si ça déclenche quelque chose en moi. C’est ça qui me fait écrire » Il rapporte une anecdote à propos de Venise et de la basilique St Marc où il n’osait pas entrer après avoir écrit son livre Description de San Marco, il y mettra trois jours pour constater alors avec soulagement que la basilique l’accepte, qu’elle lui pardonne (il prononce le mot acquiescement, à propos de son travail avec des peintres disparus, le sentiment qu’ils acceptent, pardonnent son travail).
Autobiographique ?
Il se décrit aussi en riant un peu comme « le grand père de la littérature française, une sorte de Victor Hugo). » Il parle aussi d’effacement, qu’il n’a pas envie de parler de lui pour parler de lui, mais des autres, des choses, de la réalité. Mais que pour préciser son point de vue, il est amené à parler de  lui, de ses voyages, en « fragments autobiographiques », faits en réalité pour aider à voir autre chose, en une sorte d’effet de triangulation, s’effacer pour faire voir le reste. Il souligne aussi que selon lui l’écrivain n’est par narcissique, mais qu’il est inquiet de ce qu’il écrit. Et qu’on ne peut pas répondre à la question « êtes-vous un bon écrivain », c’est aux autres et aux autres seuls de le dire. 

Le poète
Il a écrit beaucoup de poésie quand il était très jeune. Puis lors de l’écriture de ses romans, il se l’est interdit, pour garder pour le roman toute l’énergie poétique. Puis il y est revenu par le biais de livres avec des artistes, mais sans savoir si c’était de la poésie, car là aussi il pense que c’est aux autres de le dire. Il cite Chesterton qui aurait parlé des trois vocations qui ne peuvent se désigner elles-mêmes : le sage, le saint et le poète.

« Traversé »
Il revient sur la notion d’impromptu, d’imprévisibilité, qui permet la surprise de la découverte « l’imprévu, aussi poussée que soit la programmation, est toujours là, le texte m’échappe, c’est en cela qu’il est  mien, qu’il me rend moi-même ». Il se dit « traversé » par quelque chose et que c’est cela qui le fait vivre. « Il y a des choses que je ne sais pas comment dire, c’est pour cela que j’écris » ; « nous ne savons pas nommer, décrire par exemple les crises économiques ». Il faut devenir capable de nommer les phénomènes nouveaux, il y a partout des choses dont nous ne sommes pas capables de parler, cela demande un effort gigantesque que seuls peuvent mener quelques artistes, quelques écrivains. Ils perturbent alors le langage qui essaie de cacher ses lacunes et qu’ils se mettent à déchirer, ils arrachent les pansements, les voiles. C’est un effort interminable mais c’est aux autres de dire s’il a révélé certaines blessures. Il ne peut dire si les textes sont réussis, lui il les travaille jusqu’à ce qu’il ne puisse pas aller plus loin et alors il les propose aux autres pour qu’eux puissent aller plus loin. 

Écriture, un suicide positif
Roger-Michel Allemand l’interroge sur sa formule selon laquelle l’écriture est un suicide positif. Michel Butor explique que l’on sent bien que quelque chose ne marche pas dans la société et qu’on est soi-même un problème. Qu’il y a une opposition entre soi et les autres et que cette antinomie, certains ne peuvent la supporter et se suppriment. L’écrivain selon lui peut  tenter d’assumer le malheur collectif au lieu de se supprimer ; on peut essayer de transformer la réalité, en construisant des maisons, en peignant, en écrivant des livres avec inventions stylistiques et littéraires pour parler de ce dont on ne pouvait pas parler auparavant. Au lieu de supprimer le caractère individuel de la différence, on s’efforce de l’effacer dans son ensemble et le malheur de l’un devient le bonheur des autres.Rimbaud aurait pu se supprimer et le voyage au Harrar est un équivalent du suicide, effacement exemplaire (mais Verlaine a publié Rimbaud, empêchant que le drame de Rimbaud se répète). Il faut à la fois un don et de la chance pour opérer cette transformation, avant tout par le langage (mais pas détaché des autres activités de l’esprit et humaines). 


Loin de Paris
Roger-Michel Allemand l’interroge sur son départ de Paris et Michel Butor explique qu’il est parti enseigner en Égypte. Il se dit un peu égyptien, anglais, américain et même japonais, c’est comme ça qu’il a pu survivre et continuer à agir. Il pense qu’il n’était pas plus malheureux qu’un autre mais portait une fissure intérieure. Il se heurtait à des obstacles qu’il n’avait pas imaginés et il a trouvé la solution dans l’écriture. Et le voyage, pour prendre de la distance par rapport à celui qu’il était à Paris. Quelque chose ne pouvait pas rester tel, il fallait mettre une distance.
« J’écrirai encore beaucoup de petits livres », dit-il ensuite car il y a encore des choses qui ne sont pas éclaircies.
Des renaissances et de la mort
Il parle aussi de ces livres qui sont des matrices, des machines à l’intérieur desquelles renaître, comme le fit Proust. Proust qui disait de son œuvre qu’elle n’était pas seulement une cathédrale mais aussi une robe. Michel Butor montre que la liaison de ces deux éléments donne à l’image un côté éminemment maternel. Le thème de la renaissance est très important, il ne s’agit pas seulement de se faire renaître soi-même mais aussi tous les autres. Il y a aussi une contemplation de la mort et il fait remarquer que dans tous ses livres, il y a, apparent ou plus caché, un crâne, comme dans les Vanités peintes. La méditation sur la mort est toujours présente. Il y a une fraternité avec les mots. Avec l’artiste mort « ce que je fais avec lui le ranime », opération dangereuse et difficile « il faut que j’ai le sentiment qu’il me pardonne, qu’il m’approuve si possible ». Comme la basilique vénitienne !
Le rêve
Il aborde le rêve, montrant que la plupart de nos rêves sont plus ou moins des cauchemars, intégrant ce que nous avons refoulé (par exemple dans son cas le trac, omniprésent que ce soit en classe, en amphi et qui disparaît quand il « plonge » mais qui lui vaut le rêve récurrent de la ″conférence catastrophique″ !). Il parle aussi du très grand rôle du rêve dans la création, avec l’anecdote de Dürer disant d’une somptueuse aquarelle que c’était le rêve qui la lui avait donnée. Il fait remarquer aussi que le rêve se refuse au langage et que tous les refoulements qui l’ont amené se réveillent dès qu’on tente de le dire. Il faut selon lui réussir à marier l’enfer et le paradis du rêve. Transformer le malheur du rêve en bonheur d’autrui [noter que c’est au moins la troisième fois dans la soirée qu’il parle de cette alchimie-là, transformer du malheur en bonheur).

L’ordinateur et le banquier
Le marginal qu’est l’écrivain est central dans la société, car il renverse les valeurs de cette société (il s’agit ici non pas des valeurs dites mais de celles réellement transmises comme aujourd’hui la compétitivité, l’avidité, etc.)
Il terminera en véritable feu d’artifice, sur l’ordinateur et les banquiers. L’ordinateur n’est pas fait pour les banquiers mais pour les écrivains. Les banquiers avec l’ordinateur ont fait entrer le loup dans la bergerie, ce sont les écrivains qui savent s’en servir et ce sera la fin du règne d’un certain type de banques. Les ordinateurs sont en fait entièrement dédiés à la découverte scientifique et littéraire et « l’ordinateur est fait pour la littérature ».
Ce qui retient particulièrement dans cette libre et belle conversation avec Michel Butor, c’est à la fois la profondeur de ses vues, parfois presque prophétiques, le sens de la responsabilité et du pouvoir de l’écriture, mais aussi son parfait enracinement, quelque marginal ou à l’écart qu’il soit, dans la société et dans son temps, la connaissance qu’il en a et même dans leurs développements technologiques puisqu’il se sert (même s’il dit le faire a minima) d’un ordinateur et qu’il rêve du jour où on pourra lire dans le métro sur de petits écrans annotables » !!!!

Compte rendu de Florence Trocmé
Photos ©florence trocmé, de haut en bas, Roger-Michel Allemand et Michel Butor ; Catherine Flohic et Sylvie Gouttebaron, un extrait du film de François Flohic avec gros plan sur un carnet de l'écrivain et plusieurs portraits de Michel Butor
Rappel, Michel Butor, rencontre avec Roger-Michel Allemand, coll. les Singuliers, Éditions Argol, 2009, avec un DVD (le film de François Flohic dont il est question ici), 27 €.Sur le site de l’éditeur