Wijeyekoon

Publié le 18 novembre 2009 par Menear
Fin du banc, brouillard épaissi, n'ai pas pu passer au travers : défaut de concentration faut croire.
Il étudiait à Woorakone depuis sa plus tendre enfance.
Lorsqu'elle avait découvert qu'il était différent des autres, qu'il était mutant, que ses paupières ne clignaient pas devant la neige et que ses pupilles ne s'étrécissaient pas près de la flamme, la mère de Wijeyekoon s'était affligée. Elle ne supportait pas l'idée que bientôt elle devrait aller décrocher son fils pendu à une lanterne ou cloué à une palissade. Elle l'avait ficelé sur son dos et elle avait marché avec lui vers le nord, en longeant la côte, de Thanmanjee à Samarghee à la station minière de Khunungam. Au-delà plus rien n'existait, sinon une ou deux bases secrètes de l'armée. Elle s'était engagée dans le désert arctique de Wook-wook en dépit des objurgations des boutiquiers qui lui vendaient rebuts de peaux et fil goudronné. Elle avait façonné des habits épais, invraisemblables. J'ai à faire dans une lamasserie de là-bas, expliquait-elle. Personne n'en connaît le chemin, lui affirmait-on, vous vous perdrez, et avec un bébé en plus. Elle s'était esquivée à la nuit, sous la réprobation générale. Au coeur de Wook-wook la légende situait la grande cité monastique de Woorakone. C'est là que je vais, se répétait-elle.
Et quinze jours de progression hasardeuse sur la glace et le basalte en aiguilles du Grand Rivage, à se nourrir exclusivement de pemmican, de hiboux des neiges et de lichens. Elle avait frappé enfin au heurtoir de bronze d'une lamasserie qui n'était pas Woorakone, mais où l'on accepta l'enfant sans élever d'objection. « Je pensais le crever avant que le malheur soit sur lui et j'ai pas eu le courage. Alors je vous le donne, on dit chez nous que vous vous occupez de ceux comme lui », avait-elle lancé, quand un maître d'école l'avait aidée à franchir le seuil. Elle tenait dans ses mains un être qui n'était pas loin d'être invulnérable. Ou plutôt : fragile, vulnérable, mais dont la vie, la résistance à la mort, se tissaient selon des principes qui n'appartenaient plus vraiment au monde animal. Les maîtres défirent les peaux, les protections où il était replié, inerte, comme un quartier de mouton dans un chiffon. La glace fondante coulait sur les dalles grises, en larges gouttes. Alors ça existe, Woorakone ? S'informa la mère. Et eux beaucoup plus loin, près du pôle, mais ce n'est qu'une légende, vous savez. Et elle vous allez l'emmener là-bas, mon garçon ? Il aura des camarades ? Et eux ce n'est qu'une légende, on va l'éduquer ici, à la lamasserie, les enfants que l'on nous confie sont très rares, la plupart sont crucifiés dans les villes de la côte avant que nous n'apprenions leur existence, et elle devenant exigeante avec la chaleur, les murs, les voix rassurantes, il ne sera donc pas à l'école avec des gens de son âge ? Et eux il saura bientôt créer des gens de son âge, là n'est pas le problème, dans sa tête il y a de la place pour tout un univers, et elle comment vais-je retourner au sud, sans lui pour raison de vivre, et eux nous allons vous reconduire en traîneau jusqu'à Samarghee, ne vous inquiétez pas, votre fils sera bien traité. Et elle alors Woorakone existe pas ? Et eux énigmatiques pas moins ni plus que les étoiles inaccessibles.
Antoine Volodine, Des enfers fabuleux, Denoël, P. 597-598.