Notes sur la poésie : Jacques Ancet (sur la traduction)

Par Florence Trocmé

  En una noche oscura
  con ansias en amores inflamada
  o dichosa ventura
  salí sin ser notada
  estando ya mi casa sosegada

  Une voix parle dans l'écrit qu'on n'entend pas d'abord.
Parce qu'elle parle en silence. Mais elle est ce qui fait tenir les mots ensemble, les syllabes, le moindre phonème, leur donnant ce mouvement comme d'un souffle qui les traverse. D'abord la plainte : a, a, a, avec cette multiplication de la voyelle a, notamment sous sa forme accentuée et comme base de l'assonance a…a, elle même constitutive de la rime : ansias… inflamada… notada… estando ya... casa sosegada. Cela glisse sous les mots, tissant entre eux un rapport si étroit qu'on ne les perçoit plus séparément.
[...]
  Tout se tient à tel point que c'en est inextricable. Comme le corps et le langage. Si la prière est, à l'origine, un discours de gestes plus que de paroles, le poème est un geste discursif : le maximum de corporalité dont puisse être investi le langage. Tout en découle. C'est là que mystique et poésie se rencontrent et se confondent. Une "oralité" est au travail, qui n'a rien à voir avec du parlé. Elle est, silencieux, ce mouvement du corps qui fait le sens aussi bien et autrement que le lexique et la syntaxe. C'est pourquoi il fallait commencer par là. Pour faire entendre ce silence, aussi bruissant que dans l'oreille le bruit du sang.
  De cette complexité, aucun calcul ne pouvait rendre compte. Seule, peut-être, une écriture qui, en français, serait traversée par un souffle proche et ferait entendre, dans son ordre, quelque chose d'analogue. Comme, entre autres, ces [ã] et ces [a] qui s'imposèrent au traducteur sans qu'il les ait cherchés, accompagnés du [s] voisé et sa variante sourde :
  Dans une nuit obscure
  p
ar un désir d'amour tout embrasée
  oh j
oyeuse aventure
  dehors me
suis glissée
  qu
and ma maison fut enfin apaisée.
  Exercice proprement amoureux, la traduction est un exercice d'incarnation : un corps pour un autre, une voix pour une autre. Afin que dans le souffle, la singularité de l'une, s'entende le souffle, la singularité de l'autre. On n'avait pas à traduire ici des mots mais cette voix — ce corps — dont j'ai parlé. [...]
Jacques Ancet, L'amitié des voix, 1 Jean de la Croix La traduction ou l'amour, publie.net, p. 20 et 21
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Contribution de Maryse Hache