Jules CHÉRET, affichiste

Par Bruno Leclercq



Jules Chéret


Jules Chéret ! Depuis plusieurs années ce nom éclate en bas des multicolores affiches qui illuminent les rues de Paris.
C'est la joie des yeux ; ce sont des oasis dans le brouillard. C'est l'illustration réconfortante le long des pages souvent moroses de la vie. C'est surtout l'essence de Paris.
C'est si bien Paris que si, dans un village demi-engourdi, on a, par hasard, coiffé une de ses grandes images ensoleillées, on est tout étonné et comme attristé par ce mouvement figé au mur. L'affiche n'est plus là dans son milieu. Il lui faut le bruit de la rue, les fiacres hélés, le tonnerre des omnibus, les cris des petites marchandes, le bourdonnement de la grande ruche...
C'est Paris, et cependant il faut distinguer. J.-K. Huysmans, le précieux critique, l'a sagement observé : « Dans cette essence de Paris qu'il distille, il abandonne l'affreuse lie, délaisse l'élixir même, si corrosif et si âcre, recueille seulement les bouillonnements gazeux, les bulles qui pétillent à la surface... Il verse une légère ivresse de vin mousseux, une ivresse qui fume, teintée de rose ; il la personnifie, en quelque sorte, dans ses femmes délicieuses, par leur débraillé qui bégaye et sourit, sans cri vulgaire. Il prend une fille du peuple, à la mine polissonne, au nez inquiet, aux yeux qui tremblent ; il l'affine, la rend presque distinguée sous ces oripeaux, fait d'elle comme une soubrette d'antan, une friponne élégante dont les écarts sont délicats. L'on peut, à ce propos, citer, entre beaucoup d'autres, une planche de bal masqué où un Méphisto noir et rouge enlève une danseuse dont les allures chiffonnées ravissent. Il fait, à ce point de vue, songer aux dessinateurs d'il y a cent ans ; il est, si l'on peut dire, le XVIIIe du XIXe siècle ! ».
Octave Uzanne, qu'on retrouve à l'origine de toutes les manifestations artistiques, publiait il y a huit ans, dans sa belle publication, devenue très rare, Le Livre moderne, une étude complète sur Jules Chéret. Citons quelques lignes :
« Jules Chéret, s'il n'a pas l'un des premiers apporté les brillants pétards des couleurs et le frémissement des tons sur la pierre lithographique, est certainement le premier qui ait donné à l'annonce industrielle un délicieux caractère d'art affiné et spirituel. Son talent, comme on l'a remarqué, descend directement de Watteau, et il excelle à peindre ces éternelles invitations au départ pour les Cythères parisiennes, où les modernes et voluptueuses bacchantes sautillent, se tordent et cambrent la croupe, en montrant les yeux qui s'allument ou se pâment et des sourires alanguis, provocants et mouillés. »
Le grand artiste se surpasse, d'affiche en affiche. Imité de tous côtés, il a modifié ses procédés et il est arrivé, à l'aide des trois couleurs primordiales, à donner des impressions d'une fraîcheur éclatante, d'une gaieté radieuse et d'un aspect si crâne qu'elle font pâlir ses œuvres anciennes, où l'emploi du noir et des fonds dégradés apportait moins de lumière, d'imprévu et de taches claires que ces vibrantes compositions actuelles, si primesautières, qui montrent, par des grains délicieux, les chairs de femmes frissonnantes sous les gazes jaunes des robes, avec des fonds qui semblent largement brossés et qui s'arrêtent en lignes capricantes.
Depuis un an, Chéret abandonne un peu les murs extérieurs pour les murs intérieurs ; il se livre à des décorations d'appartements ! Heureux ceux qui peuvent s'entourer d'œuvres pareilles, poésie brillante de la vie joyeuse...
Chéret termine en ce moment un ensemble remarquable de panneaux décoratifs pour un hôtel particulier. Il a été chargé, par la commission artistique de la Ville de Paris, de la décoration d'un des salons de réception du Palais Municipal.
L'œuvre de Jules Chéret est considérable. Henri Béraldi, dans le minutieux supplément consacré, en 1890, à l'iconographie du maître lithographe, a catalogué, à l'article Chéret, dans les Graveurs du XIXe siècle, 950 numéros. Étant donnés les oublis inévitables et la production de Chéret depuis sept ans, on peut hardiment porter le nombre des compositions de Chéret, à 1.800 ou 2.000, parmi lesquelles les affiches figurent pour un tiers. L'amateur consciencieux aurait, en étalant chacun des exemplaires de tout ce papier lithographié, deux bons kilomètres de peinture à montrer à ses amis.
Citons les principales, le Moulin Rouge, le Jardin de Paris, les Coulisses de l'Opéra, le Musée Grévin, les Bals masqués de l'Opéra, la Kantjarowa, les Saxoléines, les étonnantes Loïe Fuller, toute la gamme du prisme ; et n'oublions pas ce chef-d'oeuvre de grâce, de joliesse et de la hardiesse, le Vin Mariani, dignement chanté par cette fée verseuse de vie et de joie. Citons encore (mais il faudrait trop citer, tout citer) le Théâtrophone, l'Hiver à Nice, le Courrier Français et la série tout à fait hors ligne des affiches faites pour les Étrennes des Grands Magasins.
Le commerce des affiches illustrées est devenu aujourd'hui considérable. Les amateurs et les collectionneurs sont légion. Il ne faut pas médire de cette vogue, car nous lui devons des chefs-d'œuvre, les affiches de Grasset, solides et poétiques, les affiches de Chéret, sonneries de clairon et chant de vie claire.
Chéret (Jules), né à Paris le 21 mai 1836. Lithographe célèbre et peintre français. S'est longtemps spécialisé dans la composition des affiches illustrées. Nous avons cité plus haut les très célèbres. C'est lui qui, en 1866, grâce à l'invention des machines permettant l'emploi des pierres gravées de grandes dimensions, a introduit en France cette industrie nouvelle. Il nous a soustrait ainsi à la tutelle anglaise et a doté son pays d'un revenu annuel qui s'élève aujourd'hui à plusieurs millions.
Notice extraite de l'Album Mariani.