Les fêtes et les étoiles

Par Rose
Le feu crépitait, les cadeaux avaient été déballés déjà, l’élégante théière, le parfum un peu capiteux, et nous regardions Calvero accueillir avec bienveillance dans son appartement une jeune femme désespérée, une danseuse que ses jambes ne portaient plus. Il y eut plusieurs moments de délectation dans Les Feux de la rampe  de Charlie Chaplin : voir Calvero analyser en une seule conversation les conflits psychiques de sa jeune patiente comme s’il avait pratiqué Freud toute sa vie alors qu’il est un saltimbanque alcoolique ; admirer la construction parfaite du film, les trois actes classiques, l’inversion des rôles quand la jeune femme prend la place de son mentor, et cherche à son tour à redonner goût à la vie à l’artiste déchu, à le soustraire à ses pulsions mortifères ; le show dans le film, la grâce du ballet de la mort de Colombine qui révèle la jeune Terry, l’humour du dernier numéro de Calvero, assisté d’un acolyte qui n’est autre que Buster Keaton. Il y eut aussi des larmes, tant Calvero doit subir de revers, tant il prend les traits pathétiques du Molière âgé, en amoureux lucide d’une jeune étoile qui doit prendre son envol (mais la jeune Terry qui s’acharne à le préférer au jeune musicien charmant n’est-elle pas aussi terriblement émouvante ?), en vieil artiste mourant sur scène au sortir d’une représentation triomphale.
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Le 1er janvier, se lever tôt pour boire du café, grignoter quelques toasts et griffonner des cartes devant le bel album d’images composé par Angelin Preljocaj et Jean-Paul Gaultier. Dans le ballet composé d’après le conte de Grimm, il y a la femme en noir (la mère morte en couches), la jeune fille dont la tunique blanche évoque à la fois les langes et la tenue des déesses vierges et la reine en noir et rouge, accompagnée de deux chats de sorcière. Le roi force sa fille à se détacher de lui et elle est séduite par le prince, qui lui offre un foulard rouge. Mais la jalousie de la reine aux mouvements désordonnés l’oblige à se cacher d’abord parmi de bucoliques paysans puis à s’enfoncer dans la forêt où elle trouve refuge auprès de sept mineurs… L’ensemble est surprenant et somptueusement beau, comme un livre d’enfance un peu cruel.
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Jamais la neige dans la rue n’a paru aussi épaisse que ce matin de janvier, quand je raccompagne Vanessa à la gare. M’attend sur le coin du buffet  le plus doux des cadeaux : l’album Fred de Posy Simmonds. Nicky et Sophie regrettent la mort de leur chat Fred, le chat le plus paresseux de la terre. Mais lorsqu’ils s’endorment, ils vont  plonger dans un autre monde, pas très loin de celui d’Alice. Dans le rôle du lapin blanc, un matou qui leur révèle l’inimaginable : si Fred roupillait toute la journée, la nuit il était la star des chats du quartier, le crooner dont tout le monde était fou. S’ensuit une folle nuit de tristesse et de ronde pour dire adieu au famous Fred. Un joli album au trait un peu plus naïf que ses œuvres pour adultes, avec toujours beaucoup de malice dans les dialogues (voir la page qui illustre ce billet ; la phrase enfantine, prononcée en français, est incontestablement  un leitmotiv de mon enfance…) et un sujet un peu insolite dans la littérature de jeunesse : le deuil, parce que les œuvres de Posy Simmonds sont toujours mi-tragiques mi-grotesques…