Paris, Magie des quais

Publié le 12 janvier 2010 par Jekyllethyde

Gare du nord, sa cadence mécanique infernale, son flot ininterrompu de voyageurs pressés par le temps et ses fantômes, êtres sans visages, invisibles, oubliés par la vie et le monde qui les entoure.
Il est 19 heures passées de quelques minutes, X étouffe, il supporte difficilement cette atmosphère lourde et pesante : toute une population de travailleurs fatigués s’etant extirpé péniblement des entrailles de la ville retrouve la gare de surface, ses hommes en bleu, ses panneaux d’affichages hors du temps et ses nombreux quais.

Ces quais justement, X les connaît bien. Il les arpente quotidiennement, au milieu de ces visages fermés, las d’attendre le dernier train de la journée et indifférents à cet environnement chargé de poésie auquel ils ont céssé de prêter attention il y a bien longtemps.
Chaque nouveau train qui entre en gare donne lieu chez lui à une excitation presque enfantine et l’espoir de voir surgir par surprise une nouvelle œuvre en mouvement, la sienne, celle des autres…
Une heure qu’il se traîne d’une extrémité à l’autre des quais à la manière d’une horloge bien réglée. La ville referme peu à peu ses yeux sur un coucher de soleil à peine étouffé par la structure métallique et carnassière de la gare lorsque un enième « petit gris », ces trains bruyants, portant les cicatrices rouillées de milliers de trajets, arrive au loin. Énième impression également que son flanc, délicatement caréssé par la lumière, est habité par d’étranges formes. Prenant le risque d’être une nouvelle fois déçu par le vagabondage de son esprit, il se jette dans les escaliers. Retour vers la surface voie 36 au milieu d’une foule dense et impatiente, le train en question ralentit paisiblement sa course infernale s’arrêtant presque devant lui. Entièrement recouvert d’une peinture de mauvaise qualité, probablement volée. Les portes s’ouvrent, laissant s’écouler un torrent ininterrompu de passagers avant qu’ X ne puisse profiter de ce qui s’offre à ses yeux : lettrage, fond, personnages et une phrase, de celles qui remuent et font réfléchir , un clin d’œil providentiel à ces milliers de pas, à cet arpentage de bitûme qui donne son véritable sens à sa passion dévorante. La carcasse métallique sans âme pour certains, habituellement profondément ignorée, fait à cet instant l’objet de toutes les attentions : mépris, dégoût, curiosité.. Peu importe le sentiment que le graffiti qui l’habite répand, elle est vivante ! s’animant fiévreusement au contact des voyageurs.

Entre jalousie et bonheur rétinien, notre routineur, encore sous le choc, prend nonchalamment le chemin de chez lui, ce soir c’est sûr : il ira peindre !

E.J