L'Occident civilisationnel et la question identitaire (6/7), par Éric Timmermans

Publié le 02 février 2010 par Roman Bernard

Voici la sixième partie de cet article consacré à l'identité occidentale.
6. Quid du " Grand Occident " hors hémisphère Nord ?

6.1. L'Amérique ibérique

Symptomatique d'une vision très anglo-saxonne de l'Occident, héritée des XIX e et XX e siècles : l'Amérique ibérique s'en voit d'emblée écartée. Or, l'Amérique ibérique, de langue et de culture hispaniques ou/et portugaises (Brésil) est également de tradition chrétienne occidentale (catholique, protestante). L'Amérique ibérique semble donc bien obéir aux critères d'une certaine " occidentalité civilisationnelle ".

On me rétorquera qu'on ne peut toutefois ignorer certaines particularités propres à l'Amérique ibérique :

  1. Un apport culturel africain non-négligeable, notamment dans les Caraïbes et au Brésil.
  2. Des racines " amérindiennes ", " pré-colombiennes " qui, si elles sont largement coupées de leur héritage originel (disparition des traditions orales, oubli plus que partiel de la signification des glyphes, rupture de la tradition religieuse d'origine...) n'en imprègnent pas moins la plupart des sociétés ibéro-américaines d'aujourd'hui.

Tout cela, pour être exact, n'enlève rien au fait que l'Amérique latine est largement de culture occidentale et qu'elle compte un certain nombre de communautés hispaniques clairement enracinées dans notre civilisation. Cela est particulièrement vrai pour un pays tel que l'Argentine.

Cela dit, d'un point de vue géopolitique, et particulièrement au vu des évolutions politiques ibéro-américaines de ces dernières années, notamment au Venezuela et du fait du développement du courant dit " bolivarien ", on peut difficilement envisager une intégration pure et simple de l'Amérique ibérique dans une structure géostratégique triple - Euroccident-Amérique du Nord-Eurasie byzantine - telle que nous l'avons évoquée.

Par contre, d'un point de vue " gallique " et francophone, nous ne pouvons ignorer le lien culturel latin qui nous unit à l'Amérique ibérique, raison pour laquelle, en ce qui me concerne, je ne vois pas forcément d'un mauvais œil les États-Unis WASP directement concurrencés par la montée en puissance d'une certaine latinité américaine dans laquelle l'Amérique française elle-même (Québec et Acadie) pourrait trouver sa place.

Alors, l'Amérique ibérique, " partenaire latin " plus que " partenaire occidental " ? L'avenir nous le dira.

6.2. L'Océanie

L'Océanie appartient clairement au monde occidental tel qu'on le définit aujourd'hui. De fait, l'Australie et la Nouvelle-Zélande appartiennent à l'ensemble anglo-saxon qui, avec le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada, composent l'élément essentiel du Grand Occident.

En sera-t-il toujours ainsi ? On sait que les lois australiennes en matière d'immigration sont extrêmement restrictives et que, d'un point de vue militaire, et ce depuis une vingtaine d'années, la principale préoccupation australienne en matière de sécurité est l'Indonésie islamique voisine, géant démographique pauvre et en croissance démographique constante, voisinant avec une Océanie riche et sous-peuplée.

En cas de déplacement du centre de gravité " euratlantique " vers l'Asie et le Pacifique, l'Océanie pourra-t-elle longtemps résister aux réalités géopolitiques et démographiques de la région qui est la sienne, à savoir l'Australasie ? Là encore, laissons l'avenir décider.

6.3. Les communautés occidentales d'Afrique australe

Les communautés " euroccidentales " d'Afrique australe, on le sait, se divisent en deux groupes, les Anglo-Saxons (Afrique du Sud et Zimbabwe) et les " Boers ", descendants de Néerlandais (Afrique du Sud). Jusque dans les années 1980-1990, ces populations furent perçues comme faisant partie intégrante du Grand Occident tel que l'envisage le monde anglo-saxon. Toutefois, après la chute des régimes rhodésien (1980) et sud-africain (1991) et le départ massif des populations euroccidentales d'Afrique australe, mouvement qui ne cesse d'ailleurs de s'accentuer, l'Afrique australe est, d'un point de vue occidental, " retournée à l'Afrique ". La disparition programmée de l'Afrique " blanche ", euroccidentale, dans l'indifférence absolue des nations occidentales, est, de toute évidence, désormais irréversible.

Le soutien à Israël a toujours été perçu comme une évidence, tant dans les rangs atlantistes que dans les rangs occidentalistes. Cela fait-il pour autant d'Israël une nation occidentale ? Au sens traditionnel et donc chrétien du terme ? Non, bien entendu. Au sens élargi, c'est-à-dire dans l'idée du Grand Occident d'inspiration anglo-saxonne, cela peut se défendre, pour deux raisons :

  1. Le fait qu'au lendemain de la Shoah, Israël fut créé à l'initiative des Juifs d'Europe, et notamment d'Europe centrale et occidentale, qui apportèrent en Israël la culture occidentale de leurs pays d'origine.
  2. Le mode de vie et le régime politique démocratique adoptés par Israël qui, dans l'optique du Grand Occident globaliste, détermine grandement l'appartenance à la civilisation occidentale.

Le soutien atlantiste et occidentaliste à Israël se base donc sur une approche située entre deux pôles, celle de la reconnaissance, justifiée ou non, de l' " occidentalité " d'Israël, et celle, pragmatique, qui veut qu'un soutien à Israël constitue la pierre angulaire de la lutte contre l'islamisme (jadis, contre le nationalisme laïque arabe soutenu par l'Union soviétique).

Aujourd'hui, en Occident, certains verraient éventuellement Israël intégrer l'Union européenne, voire, pourquoi pas, l'OTAN. Nous pensons que cela est fort excessif. En effet, c'est là ignorer certaines spécificités d'Israël.

" On préfère parlerde culture ou de civilisation "judéo-chrétienne", oubliant l'antinomie que constitue cette association dès qu'on considère les valeurs qui orientent le comportement et la sensibilité d'une société, dès qu'on s'interroge sur la place qui est faite au désir. Car, de ce point de vue, il est vain de rechercher dans la doctrine et les pratiques du peuple juif une quelconque valorisation de l'ascétisme et du puritanisme, un quelconque "marché" liant la privation et la souffrance ici-bas à la promesse d'un bonheur ou d'une félicité en un autre monde ; [...] Parler, dans ces conditions, de culture judéo-chrétienne, c'est énoncer une formule creuse dont la prétention est sans doute de suggérer que nous sommes à l'origine des cultures - de la culture - occidentales. [...] A quoi bon cette frêle illusion d'appartenir à la culture dominante d'Occident lorsque nos normes, nos valeurs authentiques et notre vécu quotidiennous situent, nous ont toujours situés ailleurs ? [...] Notre respectabilité, notre intégration à la société environnante, notre reconnaissance comme membre de l'Occident était à ce prix : adopter le moralisme ambiant et servir, à la moindre analyse, du "judéo-chrétien". S'il illusionne certains et semble nous ériger en acteur principal de l'Occident, il n'en nie pas moins la singularité culturelle d'un peuple. " (41)

Parmi les spécificités d'Israël, nous citerons l'importance de sa communauté sépharade qui n'a aucune raison de se reconnaître dans une quelconque " identité occidentale ". Certes, depuis 1982, date de la parution du livre d'Haroun Jamous, la démographie israélienne a été profondément bouleversée, notamment par l'arrivée massive des " Russes ", à savoir les juifs de l'ancienne URSS. Gageons que l'arrivée de ces populations, notamment originaires de pays de l'Europe orientale orthodoxe, n'a en rien favorisé l'accentuation du caractère occidental d'Israël.

Aussi, si nous pensons qu'Israël doit être considéré comme un partenaire et un allié privilégié du monde européen et occidental, nous pensons également que son intégration pure et simple dans des structures politiques, économiques et militaires européennes ou/et occidentales, ne se justifie en rien.
Éric Timmermans, Bruxelles

(41) Israël et ses juifs - Essai sur les limites du volontarisme , Haroun Jamous, François Maspero, 1982, pp. 22-23.