Le web documentaire : médias à volonté

Publié le 04 février 2010 par Thedudelebovski

Home page du site dédié à Ian Fisher, le web documentaire du Denver Post

Le 1er juin 2007, Ian Fisher, un jeune américain de 18 ans appelle son officier de recrutement pour lui confirmer qu’il a finalement décidé de rejoindre l’armée américaine (join the army). Voilà le point de départ d’un produit multimédia lancé par le quotidien The Denver Post. Pendant 27 mois, deux journalistes et un photographe vont suivre au quotidien le chemin de croix, de doutes, de souffrances, d’exaltations et de peurs de Ian, depuis sa banlieue de Denver en passant par Diwaniyah, dans le sud de l’Irak jusqu’à son mariage avec sa girlfriend de toujours. An american story. An american web story plus exactement.

27 mois ! Plus de deux ans ! C’est à peu de choses près la durée d’un tournage cinéma. Et en regardant ce produit de photojournalisme, à un moment où tout le monde enterre la presse on est scotché de voir un tel investissement. Journalistes, photographe, sans compter le chief photo editor du journal,  un site web multimédia  dédié à ce web reportage : on croyait que ce genre de produit rédactionnel  était réservé à des mastodontes type Time, National Geographic ou autre. Que nenni ! Le Denver Post, The  journal du Colorado, prend le pari et scénarise 2 ans de la vie de Ian Fisher, met en ligne et récolte les prix à la pelle. L’intérêt de ce reportage – car cela reste un reportage même s’il est diffusé sur le web – tient autant à la qualité des images qu’au parti-prix de l’exhaustivité de la couverture éditoriale.


Ian Fischer, an american soldier, un web documentaire du Denver post

Et on se limite pas aux photos puisqu’on trouve également des vidéos, des cartes postales vidéos de soldats s’adressant à leur mère ou petite amie, des cartes géographiques interactives indiquant les camps américains en Irak et évidemment l’histoire elle-même chapitrée.

Le cross media vous dis-je… En donnant accès à tous les types de médias, ce web documentaire a l’ambition de satisfaire tout le monde : les amateurs de photos, de vidéo, de témoignages et de rédactionnel. Chacun peu faire son marché selon ses goûts. Je suis certainement plus attiré par la photo que par la vidéo mais  l’organisation éditoriale et graphique du site dédié  invite et incite à rentrer dans tous médias proposés. On surfe, on avance, on revient en arrière et hop, une petite heure a passé tranquillement. A part un livre ou un bon film, j’ai rarement passé autant de temps sur un sujet unique. Et quelle histoire ! L’histoire tout compte fait assez banale d’un gamin de 19 ans, comme il en existe des millions aux États-Unis, qui n’aspire qu’à sortir de sa banlieue.

Le développement de ce genre de produit hybride répond en fait à une problématique simple : quel est le meilleur support pour raconter une histoire au plus grand nombre en satisfaisant aux désirs multimédias de chacun. L a télévision ne répond évidemment pas à cette problématique car la diffusion en est limitée dans le temps. Pour revoir un reportage télé, il faut soit l’avoir enregistré sur son disque dur, soit attendre que l’INA l’intègre dans sa base de données. Web 1 – Télévision 0.

Le papier maintenant. C’est évident : aucun magazine n’a assez de place, de moyens financiers pour publier une trentaine de pages photo sur un même sujet. En aurait il les moyens, que le support papier n’est pas forcément adapté  pour la relecture: pas de possibilité de conserver l’image sur un autre support, usure du papier lui même, impression quelques fois aléatoire qui altère la qualité de l’image. Finalement, la papier ne peut diffuser autre chose que de le l’image fixe. Donc exit : extraits vidéo et podcast audio. Web 1 – Presse 0

L’Iphone  (ou autre). Hà l’iPhone, le messie, le sauveur. Bof ! Le joujou d’Apple permet évidemment d’accéder à tous les médias du Denver Post  mais il est pénalisé par l’étroitesse de son écran. Regarder des photos, des vidéos sur un écran de 7 cm de large c’est un peu comme regarder une reproduction d’un Vermeer dans France-Soir… On voit, certes, mais en aucun cas on ne regarde. Définition médiocre, couleurs altérées etc. Web 1 – iPhone 0


Fiches de police des suspects du web documentaire La cité des Mortes

Photo extraite du web documentaire Thanatorama

Alors que reste t-il à part le 21 pouces qui trône dans votre salon ? L’iPad d’Apple ou toute autre tablette à venir sur le marché semble être à ce jour le support idéal pour consulter et apprécier des web documentaires tels celui du Denver Post. Assez grand pour proposer une lecture confortable, assez large pour pouvoir naviguer dans les menus sans se faire une luxation de l’index, assez communicant pour partager  avec d’autres.

Au-delà du support de visualisation, la méthode narrative du web documentaire n’est pas récente. Qui en est l’inventeur je ne sais pas. Mais les musées, – vous savez, ces bâtiments dans lesquels sont exposées  œuvres originales – pratiquent depuis des dizaines d’années cette multiplication de médias sur un thème unique. Qui n’est pas allé voir une expo photo où sont également présentés des films, des fac similés de journaux, des manuscrits des photographies, des extraits audios d’interview…

Le web documentaire ne date pas d’hier mais il a dû attendre que le web cannibalise, page après page, les supports traditionnels : presse, édition… Pourtant il y a 5 ans, Upian, une maison de production web parisienne était à l’origine de La cité des mortes, un web documentaire sur les meurtres en série de femmes à Ciudad Juárez, une ville mexicaine proche de la frontière américaine.

Gaza/Sderot : web documentaire sur la vie quotidienne dans deux villes palestinienne et israélienne

Deux ans plus tard, Upian récidivait avec Thanatorama : un parcours  post-mortem scénarisé sur les quelques jours qui séparent votre mort de votre inhumation / crémation (c’est au choix !). Web documentaire intéressant dans sa forme -  un peu jeu vidéo (oui/non) -  mais également dans le fond car il s’agit d’un sujet sensible scénarisé très froidement.

Et en 2008, il s’agissait d’un web documentaire sur la vie quotidienne d’habitants de Gaza (Palestine) et de Sderot (Israël). Des histoires parallèles que l’on retrouve régulièrement dans les reportages TV de type Envoyé Spécial mais ici les facettes de narration sont bien plus nombreuses.

Le principe est identique à celui mis en œuvre dans le document du Denver Post. Suivre une histoire sur le long cours, produire un travail éditorial, la mettre en scène graphiquement avec une interactivité évoluée. Évoluée… quoique, car  le web documentaire n’a techniquement rien inventé. Il s’est contenté d’appliquer les modèles de navigation et d’interactivité que les ados (et d’autres moins ados) maîtrisent depuis des dizaines d’années sur leur console vidéo.

Le web documentaire pose de nombreuses questions (notamment sur le modèle économique) auxquelles une conférence débat organisée à l’EMI-CFD  par Ca Presse !  allait tenter de répondre le 2 février. La vidéo des débats n’est pas encore en ligne mais ne saurait tarder. A suivre…