Intime ferveur. Les Impromptus de Schubert par Alexei Lubimov

Publié le 07 février 2010 par Jeanchristophepucek


Caspar David FRIEDRICH (Greifswald, 1774-Dresde, 1840),
La terrasse, vers 1811-1812.
Huile sur toile, 53,5 x 70 cm, Berlin, Schloss Charlottenburg.
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On ne compte plus les versions, complètes ou partielles, des Impromptus de Franz Schubert, auxquels des pianistes de la trempe de Kempff, Perahia, ou Brendel, ont accolé leur nom. Pour l’heure, aucune tentative de la part des solistes « à l’ancienne » ne s’est vraiment imposée au sein d’une riche discographie, si ce n’est la version récente et très réussie de la moitié du cycle par Andreas Staier (Harmonia Mundi, 2009). Mais voici que l’éditeur Zig-Zag territoires est allé planter ses micros à Haarlem pour enregistrer une intégrale, mûrie durant cinq ans, des Impromptus sous les doigts experts d’Alexei Lubimov, que les amateurs connaissent surtout pour un magnifique disque de sonates de Beethoven, publié il y a des lustres chez Erato. Avant de nous arrêter sur cette nouvelle parution, un peu d’histoire, si vous le voulez bien.

Lorsque Tobias Haslinger (portrait ci-contre) reçut, sans doute à l’automne 1827, quatre pièces pour piano (futures D – Deutsch – 899), nul doute qu’il déchanta rapidement. Ce Schubert était décidément incorrigible et cette nouvelle production promettait bien peu, en termes de vente, tant elle exigeait de qui se risquerait à la jouer. Haslinger publia néanmoins, en décembre de la même année, tandis que le compositeur en écrivait une nouvelle fournée de quatre, les deux premiers morceaux de cette livraison sous le titre d’Impromptus, laissant de côté les deux autres, qui ne seront édités que trente ans plus tard, en 1857, largement retouchés. La seconde série d’Impromptus (future D935) n’eut guère plus de chance. Envoyée par l’éditeur Schott à Paris, elle sera également rebutée car jugée trop difficile ; il la retournera au compositeur le 30 octobre 1828, en se disant néanmoins intéressé par « quelque chose qui, tout en étant brillant, présenterait moins de difficultés ». Le 19 novembre de la même année, Schubert meurt. Ce second cycle ne sera publié qu’en 1839.

À l’époque où Schubert compose les siens, le genre de l’impromptu est relativement neuf, puisqu’il semble bien que l’invention en revienne à Jan Václav Voříšek (1791-1825), un ami de Franz aujourd’hui bien trop oublié, qui donna ce titre à son opus 7, publié avec succès à Vienne en 1822. Il semble donc bien que ce soient des raisons purement commerciales qui ont conduit Haslinger à baptiser Impromptus des pièces qui n’en ont guère que le nom. En effet, ce type de composition est généralement plutôt léger et sans trop d’exigences techniques, propre à faire briller le talent des amateurs dans les salons. Rien de tout ceci chez Schubert. Ses huit pièces, visiblement conçues comme un ensemble cohérent, sont ambitieuses, leur économie de moyens n’étant pas synonyme de désinvolture, mais de concentration et d’intensité émotionnelles. Comme le faisait pertinemment remarquer Robert Schumann, même si son opinion a été remise en question par la musicologie moderne, les Impromptus regardent, par leur organisation matérielle en quatre parties, un long mouvement introductif suivi par un autre de type Scherzo, puis un Andante et enfin un Finale (de type Rondo dans la seconde série), du côté de la très sérieuse sonate, loin des visées divertissantes d’une musique salonnarde.

Alexei Lubimov (photo ci-contre) a choisi, pour chaque série d’Impromptus, un pianoforte différent, la sonorité du plus ancien (Müller, 1810) se révélant, du moins à mon oreille, plus moelleuse que celle du second (Schantz, 1830), un peu plus sèche dans les aigus mais doté de registres graves d’une profondeur sans lourdeur absolument magnifique. Que l’on ait du goût ou non pour les claviers anciens, force est de reconnaître que ces deux instruments pleins de caractère, tous deux restaurés par Edwin Beunk, sont splendides jusque dans leurs minimes limites mécaniques, qui, loin du son parfait des pianos modernes, apportent un surcroît de présence et de spontanéité à l’interprétation. Celle que propose Lubimov va complètement à  l’encontre des versions engluées dans ce pathos sentimental qui résume malheureusement encore, pour certains, l’esthétique romantique. Ici, la musique sonne drue, voire altière (Premier Impromptu, D899), le discours est d’une fermeté et d’une tension impressionnantes qui ne connaît ni fluctuation, ni alanguissement (Premier Impromptu, D935), sans que la netteté du trait se mue pour autant en crispation voire en brutalité, ainsi qu’en atteste, par exemple, le raffinement du Troisième Impromptu, D935. Cette tenue toute classique donne au propos l’assise et la force nécessaires pour que se développe l’intense poésie qui émane de ces pièces. Car si Lubimov livre de Schubert l’image, à mon sens parfaitement juste, d’un compositeur conscient de ses moyens et animé d’une belle vigueur, comme le montrent les déchaînements virtuoses du Quatrième Impromptu, D935, il ne le fait pas au détriment d’une sensibilité à fleur de peau qui ne franchit néanmoins jamais la limite qui la ferait tomber dans le travers de la sensiblerie. Chaque Impromptu dévoile ainsi un univers riche de mille nuances, le soin apporté au travail de réflexion sur les partitions permettant à l’interprète de toujours trouver l’équilibre adéquat entre les différents affects, comme, par exemple, dans le Deuxième Impromptu (D899), dont les riantes cascades font jeu égal avec une indicible nostalgie. Le chant à la fois éperdu et retenu du Troisième Impromptu (D899), véritable Lied sans paroles, trouve ainsi une parfaite expression, la précision de la mise en place permettant à son caractère aussi insaisissable qu’une émotion qui, sans raison précise, serre le cœur, de s’épanouir pleinement en une méditation qui emporte l’âme vers ce lointain qu’affectionnaient tant les premiers romantiques. Il y a autant de tendres confidences que de bourrasques coupantes dans le voyage auquel nous invite Lubimov, qui nous propose un Schubert à la fois superbement inspiré et véritablement à hauteur d’homme, nous offrant ainsi la sensation de partager un peu de son intimité. Tour à tour lyrique ou véhémente, la ferveur sans grandiloquence qui baigne cette vision des Impromptus emporte l’adhésion de l’auditeur et fait de cette parution une grande réussite.

Par sa légèreté et sa plénitude de touche mises au service d’une pensée aussi puissamment construite qu’intensément dramatique, cette intégrale des Impromptus s’impose comme un disque avec lequel il faudra désormais compter. Loin des effets de manche creux et du narcissisme hypertrophié de certains de ses jeunes collègues dans le même répertoire (David Fray, Virgin), c’est un bonheur et, au-delà, une leçon, d’entendre rayonner ici un Alexei Lubimov de 65 ans qui possède, lui, la véritable jeunesse, celle pour qui le cœur primera toujours sur le calcul et dont la fougue n’exclut pas l’humilité.

Franz SCHUBERT (1797-1828), Impromptus, opus 90 (D899) et opus 142 (D935).

Alexei Lubimov, pianofortes Matthias Müller, 1810 (D899), et Joseph Schantz, 1830 (D935).

1 CD [durée totale : 65’48”] Zig-Zag Territoires ZZT 100102. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Troisième impromptu (D899), Andante mosso en sol bémol majeur.
2. Quatrième impromptu (D935), Allegro scherzando en fa mineur.

Illustrations complémentaires :

Josef KRIEHUBER (Vienne, 1800-1876), Tobias Haslinger, 1842. Lithographie, collection privée.
Wilhelm August RIEDER (Oberdöbling, 1796-Vienne, 1880), Franz Schubert, 1825. Aquarelle sur papier, Vienne.