La commissaire n'aime point les vers

Par Liliba

Georges FLIPO

Voilà la troisième fois que je prends la plume pour commenter un livre écrit par Georges Flipo, et chaque fois dans un registre très différent. Après avoir lu Qui comme Ulysse, recueil de nouvelles, et son roman précédent Le film va faire un malheur (et beaucoup aimé les deux ouvrages), je me suis plongée dans son nouvel opus, un polar cette fois-ci.

Mais un polar troussé par cet auteur prend déjà une certaine dimension ! Parce qu'il y a polar et polar et qu'il est assez rare d'arriver à plonger dans une histoire au suspense continu tout en gardant un texte de qualité, un minimum de psychologie des personnages, un brin d'humour... Bref, nous avons ici un polar "littéraire" qu'il faut, chers lecteurs, vous empresser de lire !

Je ne vais pas résumer l'histoire puisque beaucoup d'entre vous l'ont déjà fait avant moi, mais juste souligner les quelques (nombreux) éléments de ce roman qui m'ont plu.

Le titre, tout d'abord. J'adore ce "point" qui donne un petit coté obsolète, décalé, si loin de la réalité qu'on imagine pour une commissaire de police. "Point", c'est du langage ancien, totalement suranné et cela nous emmène directement sur les vers qui suivent,  de vrais vers de poésie, avec des rimes, des vraies, riches et chantantes. De la poésie dans un polar ? Et du Beaudelaire qui plus est ? Ah ah, voilà qui est déjà bien intriguant ! J'aime aussi beaucoup l'illustration qui cerne bien le personnage central : commissaire ET femme. James Bond girl ? Ce n'est pourtant pas son profil du tout, mais je ne peux pas m'empêcher d'y penser...

Parlons donc de cette commissaire : Viviane Lancier est une femme comme on les aime (comme je les aime), forte et faible à la fois, touchante, émouvante, avec ses défauts, ses angoisses et ses fêlures. Cela ne l'empêche pas d'être à la tête du service et de manager son équipe d'hommes d'une main de maître, usant d'autorité aussi bien que de persuasion. J'ai beaucoup ri à la lecture de ses déboires, surtout ses tentatives désespérées pour perdre un peu de poids ! Madame la commissaire est une femme de terrain intelligente et efficace dans ses fonctions mais terriblement complexée et mal dans sa peau. Elle ne peut s'empêcher de se précipiter sur les barres chocolatées salvatrices en cas de crise, tente régulièrement de rentrer dans son ensemble rose qui continue désespérément de la boudiner... Je pense que beaucoup de lectrices ont dû, comme moi, avoir l'impression de se regarder dans un miroir à certaines périodes de leur vie quand nos jeans restent désespérément trop serrés (voire quand on ne rentre carrément pas dedans !). Ce combat permanent contre les kilos, s'il cache une vraie souffrance de l'héroïne, est décrit avec tant d'humour que j'ai ri de bien nombreuses fois. L'auteur a du épier bon nombre de femmes pour faire ressortir aussi bien leurs soucis sur ce sujet délicat !

Donc, la vie affective de la commissaire est bien morne et triste, et c'est à corps perdu qu'elle reporte son énergie sur son travail et mènera tambour battant l'enquête qu'on lui confie. Il faut dire que cette nouvelle enquête est pour le moins originale et tordue et que la commissaire ne sait pas très bien au départ comment en dénouer les fils. Un pauvre sans logis retrouvé mort, un sonnet attribué à Beaudelaire, rien que ça, et voilà toute l'équipe sur le pied de guerre, qui va tenter de comprendre pourquoi ce poème semble semer la mort autour de lui...

La culture et la finesse du jeune et charmant lieutenant Augustin Monot, de même que ses intuitions et ses initiatives parfois peu orthodoxes au sein de la police, aideront la commissaire Lancier dans son enquête. Elle le rudoie un peu parce qu'il est le petit nouveau de l'équipe et que c'est énervant à la fin, d'être toute la journée en face d'un collègue aussi mignon, attirant même... mais, honnête et professionnelle, elle reconnaît également ses mérites. Cette fine équipe dont les caractères se complètent à merveille va finalement résoudre les énigmes les unes après les autres, après moultes péripéties.

Intrigue bien ficelée sans être trop complexe, quelques clins d'oeil au milieu des experts érudits, quelques clichés épinglés sur les services de police, sur le monde des médias, sur la grande bourgeoisie, des portraits de personnages très bien brossés, l'humour toujours qui surgit entre les lignes, la tendresse de l'auteur pour ses personnages, le sonnet de Beaudelaire qui revient au fil des pages comme une rengaine... on se laisse bercer par cette histoire au suspense soutenu et vraiment drôle. Un polar, donc, mais un bon polar qui se lit d'une traite avec grand plaisir. J'ai dévoré ce livre en deux soirées, et j'attends avec impatience de retrouver les personnages dans un deuxième tome ! Et je suis d'accord avec plusieurs autres blogueurs, ce livre est tellement vivant et "visuel" qu'on imagine automatiquement ce qu'il pourrait devenir en téléfilm.

Un livre que je vous recommande !

Je remercie de tout coeur Georges Flipo, qui a accepté avec sa gentillesse et son amabilité coutumières de répondre à mes questions. Beaucoup d'entre vous le connaissent déjà à travers ses livres précédents ou son blog, si ce n'est pas le cas, allez lui dire un petit bonjour, c'est un monsieur charmant et plein d'humour. J'ai eu le plaisir de le rencontrer au Salon du Livre de Bondues l'année dernière et je compte bien cette année encore avoir le privilège de l'embrasser pour le féliciter et le remercier de cette lecture si divertissante ! (Georges, ne rougissez pas !)

Georges, vous avez commencé à écrire des nouvelles, puis un roman, puis à nouveau des nouvelles et vous voilà auteur de polar. En général, les auteurs restent dans une catégorie dans laquelle ils se sentent plus à l'aise. Pourquoi changer ainsi ? Est-ce pour essayer divers styles d'écriture ou cherchez-vous encore votre voie ?

Aïe, la réponse est multiple, je vais essayer de la rendre claire sans tricher.

Ce qui est sûr, c’est que je suis un nouvelliste d’origine. Je ne cesserai jamais d’en écrire, c’est ma « distance naturelle ». Cela dit, en France, la nouvelle ne permet pas de toucher beaucoup de lecteurs : le Goncourt de la nouvelle, il y a quelques années, a vendu, je crois, 2.500 exemplaires. Et un recueil comme « Qui comme Ulysse », malgré son bel accueil sur les blogs et dans les médias, n’a pas dépassé les 3 ou 4.000 exemplaires. Il est donc recommandé d’écrire aussi du roman pour se donner une certaine notoriété, pour conquérir son public.

Et là, vous semblez hésiter entre le roman et le polar...

Je n’hésite pas, j’essaie et je regarde. Mon premier roman a été lauréat du Festival du Premier roman, ce qui était un gros atout, mon second a reçu un très bel accueil dans les médias... et pourtant, les deux fois, j’ai été déçu par les ventes : les livres n’ont pas bénéficié de la visibilité que je souhaitais. Je ne baisse pas les bras, j’ai commencé l’écriture d’un troisième roman, historico-artistiquehistorico-artistique, assez complexe. Mais si mes romans se vendent moins que mes nouvelles, je dois me poser des questions.

Je tente donc, parallèlement, une autre voie, passant par un autre genre chez un autre éditeur : le polar, et plus exactement le roman policier, chez La Table Ronde. Je vais fermement prendre ma chance, avec au moins trois livres dans cette voie. Et puis je ferai le bilan. 

Qu'est-ce que ça change, pour un auteur de romans  de "littérature générale", de passer au roman policier ?

Au début, je croyais que ça changeait beaucoup car je voulais changer beaucoup. J’ai donc commencé à écrire « La commissaire... » dans un registre très polar. Ça ne m’a pas plu du tout, c’était artificiel, balourd. Alors, tout en respectant les contraintes de rythme du polar, j’ai repris tout ça dans mon ton propre, plus narquois, plus sourire en coin, et tout s’est remis en place. Avant, c’était un roman policier littéraire, mais juste par le sujet. Après, c’est devenu un vrai roman policier littéraire, par l’écriture aussi.

L'intrigue de "La commissaire n'aime point les vers" est vraiment bien ficelée et le suspense dosé. Êtes-vous un grand lecteur de polars ?

Très peu, et je ne veux surtout pas le devenir. J’ai trouvé mon ton, mon registre, et je veux le garder : je vis avec ou je meurs avec, mais je ne veux pas me laisser influencer. Trois ou quatre lectures de bons polars par an, ça me suffit. Cela dit, je dois beaucoup à des auteurs tels que Simenon, Exbrayat, Boileau-NarcejacBoileau-Narcejac, Agatha Christie, et quelques autres plus modernes dont j’ai oublié le nom. 

Est-ce vous qui avez écrit ce sublime poème baudelairien ?

Euh, presque entièrement. Mais il m’a fallu le remanier après l’avoir soumis à une vraie poétesse : mes alexandrins ne faisaient douze pieds qu’en moyenne. Certains en pesaient onze, d’autres treize : je ne connaissais que les bases de la prosodie, pas les finesses.

J’ai ensuite été secoué par les remarques de deux universitaires, un agrégé et une capésienne, tous deux baudelairiens émérites, qui trouvaient que c’était presque baudelairien, mais que tel adjectif, tel verbe, hum... ttt, ttt...

Ils m’ont fait, chacun de leur côté, plusieurs propositions, très brillantes, d’ailleurs. Je leur suis redevable de beaux apports : la vanille (l’odeur de ma case n’était que le benjoin), l’oeil las, l’admirable chair veule de l’esclave noire, le superbe corail de sa bouche, qui n’était que mordorée.

Tout le reste est de moi, l’idée, la construction, et les 107 autres mots sur 114 : je suis, moi aussi, fana de Baudelaire. La création du poème a pris plus de deux mois, il y a eu plus de 50 versions.

Viviane est-elle sortie tout droit de votre imagination ou bien a-t-elle emprunté ici et là un peu de son caractère ? Elle a l'air si "vraie" !

L’idée est venue d’une chère amie qui m’a suggéré le personnage de Christine Boutin comme commissaire. C’était bien, mais je la voulais plus remuante : ma Viviane est un tempérament, à défaut d’être une bombe sexuelle. Pour le caractère, j’ai tout le temps pensé à une bonne copine de la pub (coucou, Nath !), je lui ai donné un physique un peu Boutin, un peu Florence Floresti en plus dodue. Et hop, Viviane était là, sur mon clavier. 

Par contre, pensez-vous réellement que, dans la réalité, des gens aussi cultivés, intelligents et fins que le lieutenant Monot fassent carrière dans la police ? (ça ce sont de gros préjugés, je le sais !)

Oui, gros préjugé, hou, hou ! Je connais au moins une commissaire de police qui est aussi cultivée, intelligente et fine que Monot. Elle fait une belle carrière dans la police, et elle écrit de bons polars. C’est Danièle Thiéry.

J'ai énormément ri aux déboires de régime de cette commissaire si attendrissante. On dirait que vous en connaissez un rayon en régime ! En tout cas, une grande partie de votre lectorat féminin, qui connaît de près ou de loin ces affaires de poids, pourra s'identifier aux affres de cette femme qui ne rentre plus dans son ensemble rose !

Ah, vous me faites plaisir, je ne me suis donc pas donné tant de mal pour rien. Là, je ne voulais pas me planter, car aucune femme ne me l’aurait pardonné : je me suis beaucoup documenté, sur internet et dans les livres. J’ai moi-même testé tous ces régimes, pour savoir ce qu’on ressentait en les suivant. Finalement, la commissaire a raison : le Dukan, c’est le plus efficace. J’ai perdu 5 kilos en écrivant ce roman.

En lisant ce livre, on imagine de suite qu'on pourrait en tirer une série télé. Y avez-vous pensé en cours d'élaboration du roman ?

En cours, non. C’était une idée qu’il me fallait évacuer, car elle aurait pu biaiser l’écriture. Quand on écrit comme dans un scénario, on quitte la littérature. Vous connaissez la phrase « La littérature, c’est ce qui reste quand on enlève l’histoire ». Or, si vous enlevez l’histoire dans un scénario, il ne reste rien.

Mais une fois le roman terminé, j’ai pensé à un film cinéma, pas à une série TV. Ce sont tous les premiers lecteurs qui m’ont lancé la TV, dès la lecture. Ils ont peut-être raison.

Comment se fait-il que La Table Ronde ait aussitôt annoncé une suite, alors que le livre n'était même pas sorti ?

Cela s’est passé très vite : j’ai déposé le manuscrit un jeudi après-midi à La Table Ronde, et Françoise de Maulde, la directrice littéraire m’a appelé dès le vendredi matin pour me proposer un rendez-vous.

Lors de ce rendez-vous, où il était question d’éventuels aménagements, elle m’a demandé si je voyais le personnage comme récurrent. J’ai répondu « Oui, bien sûr », ça n’engageait à rien, n’est-ce pas ?

Mais si, ça m’engageait : lors de réunions suivantes, on a reparlé de la prochaine enquête, du cadre où elle serait menée. J’ai lancé imprudemment cette idée du club de vacances, du titre « La commissaire n’a point l’esprit club », du planning. Toute la Table Ronde a trouvé ça très bien : un peu plus tard, c’était annoncé dans le premier article de « Livres-HebdoLivres-Hebdo », puis sur la 4ème de couv’.

Et c’est parfait comme ça, l’idée me ravit. J’ai déjà le synopsis en tête. Sauf qu’il va me falloir partir avec ma femme en juin dans un club de vacances, un pur et dur, genre Les Bronzés, pour trouver un peu de documentation, d’idées, de décor. Le livre sortira en 2011. Je suis enchanté, car c’est la première fois qu’un éditeur me passe commande d’un livre. Cela fait très écrivain arrivé, vous ne trouvez pas ?

C'est tout ce que nous vous souhaitons ! Merci beaucoup pour vos réponses qui donneront aux lecteurs l'envie de découvrir cette commissaire plutôt originale (et le bel Augustin...).

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Sur le blog de l'auteur, vous trouverez également les liens des billets des blogueurs qui ont lu ce roman avant moi.