« Le plus important c’est de dépasser tous les clivages et de hurler là où il y a besoin de hurler »

Publié le 15 janvier 2010 par Blanchemanche
Entretien avec Barbara Cassin à propos de l’appel des appels Décembre 2009 -Janvier 2010

Suite à l’Appel des appels lancé le 22 Décembre 2008 par les professionnels du soin, du travail social, de la justice, de l’éducation, de la recherche, de l’information, de la culture, « décidés à se constituer en collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de ce qui touche le lien social », des comités locaux se sont crées, un site sur Internet fait le point sur les initiatives en cours : www.lappeldesappels.org

Un livre collectif L’appel des appels – pour une insurrection des consciences a été publié en octobre 2009, par les éditions Mille et une Nuits. Roland Gori, Barbara Cassin, Christian Laval en ont assuré la direction. Un représentant de chaque secteur touché par les réformes a apporté sa contribution afin d’éclairer le débat. « Décidés à combattre une idéologie de la norme et de la performance qui exige notre soumission et augure d’une civilisation inique et destructrice de l’humain, nous voulons réinventer une société de libertés, de droits, de justice et d’hospitalité »

Barbara Cassin est philologue et philosophe. Elle est directrice de recherches au CNRS, directrice du Centre Léon Robin de recherches sur la pensée antique. Elle est l’auteur de L’effet sophistique ( Gallimard), de Politique et pensée, Hannah Arendt (PB Payot), Vérité, réconciliation, réparation (Seuil), Google-moi (Albin-Michel), elle a dirigé le Vocabulaire européen des philosophies, dictionnaire des intraduisibles ( Seuil – Robert ), etc

Dans quel contexte politique s’inscrit l’appel des appels ?

Barbara Cassin :

Dans un contexte de crise sur tous les plans : on nous impose des réformes tout azimut qui sont basées sur des « valeurs » aberrantes, car ce sont celles qui ont favorisé la crise. Ces réformes sont appliquées à ce que nous connaissons le mieux les uns et les autres, je parle de nos cœurs de métier, non pas de nos privilèges de fonctionnaires —je ne défends pas une boutique, je défends la recherche française. Les réformes, le formatage, sont analogues dans la santé publique, la justice, l’enseignement, l’aide sociale, l’information, la culture. Cette perception transversale est le ciment de l’appel des appels, et elle ne cesse d’étendre ses domaines : la police, les télécommunications, secteur après secteur, c’est toute la société civile qui est touchée …

Ces réformes interviennent sous couvert de la crise, on les fait passer pour des remèdes, alors que ce qu’elles mettent en pratique fait partie des causes.

A savoir : l’évaluation et son souci de la performance, la segmentation des activités pour mieux quantifier, une langue de bois, la langue des grilles, avec un préchi-précha moralisateur, le tout formant une redoutable machine de guerre contre la possibilité d’exercer au mieux, au service du public, les métiers que nous aimons. Surveillance et auto-surveillance avec expertises déliées du réel, compétition et ranking sur fond de marketing et de « ressources humaines » généralisées, avec souci de rendement maximal à court terme, tout ce qui a contribué à la faillite du système : nous ne sommes pas corporatistes, nous sommes consternés devant l’impossibilité programmée de faire bien ce que nous pouvons faire. Nous ressentons un sentiment d’injustice et d’injustifiable bêtise.

Cela se complique parce qu’on a devant nous un gouvernement et un président de la République extrêmement ventriloques, qui absorbent tous les discours et les font leurs. J’ai été obligée d’ajouter un post-scriptum à notre livre de l’Appel des appels. Nicolas Sarkozy qui était le chantre de la performance et de la politique du chiffre (« la culture du résultat et de la performance a toujours été au centre de mon action »), prend, lors de la présentation des conclusions de la commission Stiglitz sur la mesure de la performance économique et du progrès social, le contrepied des positions qu’il défendait jusqu’alors : « Nous ne changerons pas nos comportements si nous ne changeons pas la mesure de nos performances. Et nos comportements doivent absolument changer… Nous avons construit une religion du chiffre. Nous y sommes enfermés. Nous commençons à apercevoir l’énormité des conséquences de cet enfermement ». Dans les faits, les chercheurs remplissent plus que jamais des grilles d’évaluation et sont incités à publier short and dirty pour faire monter leur facteur H, les hospitaliers appliquent toujours une tarification à l’acte dans le cadre du parcours de soin, la RGPP (Revue générale des politiques publiques) 2ème mouture se met en place. Autrement dit : la qualité est une propriété émergente de la quantité et le citoyen est plus que jamais ciblé comme un consommateur, y compris, avec les sondages, un consommateur de politique.

Comment expliquer ces discours contradictoires ?

Par l’intelligence de ses conseillers et sa propre intelligence liée à une duplicité absolue :

il faut brouiller tous les repères afin de maintenir le cap envers et contre tout en faisant taire les protestations. Mais le résultat va l’encontre de l’objectif : plus aucune parole publique n’est crédible. La grippe A en fournit un bon exemple, rien de ce que l’on nous dit n’est cru, car plus personne ne peut faire la part du vrai ; le climat de suspicion fait que l’on assiste à une décrédibilisation généralisée du discours politique. On ne sait plus de quel côté est l’intoxication, on sait seulement qu’il y en a. Il faudrait tout de même finir par comprendre qu’en ingérant le discours de l’autre tout en continuant à pratiquer la même politique, « ils » en font trop dans tous les sens. Il y a là une erreur monumentale de communication.

La seule chose qui soit claire, c’est le cap du cap, la constante : une politique de droite. Par exemple et pour le dire vite, politique sécuritaire pour les pauvres et bouclier fiscal pour les riches.

Dernier avatar de la politique sécuritaire : l’identité nationale, une problématique limite et un questionnaire scandaleux. Il faut lire ce questionnaire. Un monde de présupposés dans la première phrase :

Pourquoi nous sentons-nous proches des autre Français, même sans les connaître ?

Et celle-là que nous avons épinglé dans le « Libé des philosophes » :

Comment éviter l’arrivée sur notre territoire d’étrangers en situation irrégulière, aux conditions de vie précaires génératrices de désordres divers ( travail clandestin, délinquance ) et entretenant, dans une partie de la population, la suspicion vis-à-vis de l’ensemble des étrangers ?

Les journalistes qui l’ont lue avec moi, au matin suivant de France Culture, l’ont reçue comme un coup de poing. Trop. Elle a été retirée, paraît-il. Mais remplacée par les mariages gris. Résistons.

Vous n’êtes sûrement pas hostile aux réformes ?

Je ne suis pas hostile à ce qu’il y ait des réformes, tout le monde est convaincu qu’il en faut, ne serait-ce qu’en fonction de la conjoncture, des réalités économico-écologiques mondiales. Mais je suis hostile à beaucoup des réformes proposées. Ce n’est pas parce qu’il faut faire des économies qu’il faut les faire ainsi, et ce n’est pas parce qu’on nous dit que l’économie doit être compétitive qu’il faut pratiquer de cette mani ère-là la compétition.

A

Que pensez-vous des mesures concernant la recherche ?

Le gouvernement propose de revaloriser les salaires de la recherche, en rapprochant les modes de rémunération de ceux du monde enseignant. Voilà une mesure qui a toutes les apparences d’une bonne mesure. Le rapport enseignement-recherche doit être repensé, je suis d’accord. Mais voilà qu’avant la fin de l’année, il y a eu tout d’un coup 4,5 milllions d’euros à dépenser en primes ! Or la politique de la prime est inadaptée au monde de la recherche. Pourquoi une carotte individuelle, au nom de quelle distinction et de quelle excellence, alors que l’on travaille par laboratoire et en équipe ? Les commissions scientifiques du CNRS ont refusé d’emboîter le pas à cette politique mal ficelée, conçue en quatrième vitesse pour son effet d’annonce, mais non réfléchie et impertinente par rapport à la recherche elle-même . Du coup, la direction a décidé de primer des prix existants déjà décernés par d’autres instances, sans tenir compte des spécialités ni des équilibres disciplinaires : on abonde le prix L’Oréal, les lauréats de l’European Research Council, les prix Nobel qui n’en ont absolument pas besoin. On arrose là où c’est mouillé, sans réflexion. Et le CNRS va abonder avec force rétroactive des médailles déjà décernées, conçues à l’époque comme de simples coups de chapeau ou de projecteur, pas fonction de leur potentiel. Nous voulons bien décerner des médailles-primes, mais à partir de dossiers adaptés, qui mettent en lumière l’impact et l’avenir d’une recherche, d’autant que les périodes concernées sont longues, de 4 à 8 ans et parfois plus, et les sommes non négligeables par rapport aux salaires. Cette affaire est peut être un point de détail , mais elle est symptomatique. On dirait que le bon sens n’est plus respectable.

De même, repensons les passerelles université-recherche, mais pas avec les « chaires d’excellence », dont les avatars sont consternants. Première mouture, elles supprimaient des postes de chercheurs ; à présent, elles bloquent un poste dans l’université, instituent un précaire pour remplacer les heures d’enseignement non faites, et coûtent si cher à l’université devenue autonome sans aucun crédit supplémentaire, qu’elle n’en crée tout simplement pas : c’est négatif de tous les côtés. On peut imaginer des passerelles mieux pensées, je serais la première à m’en réjouir. A condition de ne pas oublier que l’autonomie de la recherche française, avec le CNRS qu’on nous envie partout à l’étranger, est une raison de son excellence, réelle, reconnue. Faire que le CNRS ne soit plus à même d’organiser, en toute inventivité propre, la recherche française serait du domaine de l’irréparable.

On nous propose des réformes que nous ne pouvons pas refuser, on nous dit qu’elles vont permettre au pays de se relever de la crise. Or on est dans un discours faux, biaisé. On peut dire que jamais autant d’argent n’a été consacré à la recherche, encore faut-il savoir ce que l’on compte. On met dans le budget de la recherche le crédit impôt-recherche des entreprises qui pour le coup lui ne fait l’objet d’aucune évaluation réelle. D’après la cour des comptes 2/3 des entreprises qui en ont bénéficié sont introuvables ! Entre ça et les primes, il y a beaucoup d’argent pour la recherche, mais comme c’est mal dépensé !

Nous sommes dans une période compliquée parce que le paysage de la recherche a été complètement bouleversé. Il faut tenir compte des nouvelles institutions que sont l’ANR (Agence Nationale pour la Recherche), et l’AERES (Agence nationale d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur). Puisqu’elles existent à présent, il s’agit d’en tirer le meilleur parti possible, en corrigeant les points les plus gravement nocifs et mal pensés, et en mettant en synergie ce qui peut l’être, car, oui, nous sommes plein de bonne volonté. Par exemple, je suis présidente de la commission 35 du CNRS, qui s’occupe de la littérature, des littératures étrangères, de l’esthétique, de la musicologie, de la philosophie, de l’épistémologie et l’histoire des sciences, une commission aux compétences très vastes (plus d’une dizaine de sections du Conseil National des Universités). Nous avons invité pour la 1ère fois des représentants de l’ANR, de l’AERES, du CNU et de sa Conférence Permanente (pardon pour ces sigles, nous vivons dans un monde de grilles et de sigles, d’invivables ovnis), nous avons essayé de mettre les choses à plat en ventilant les difficultés, ce à quoi il faut faire attention et ce que l’on peut mettre en synergie, améliorer. Mais entre les programmes individuels sans cesse à demander, pour des durées trop courtes, selon des modalités radicalement inadaptées aux sciences humaines, et les évaluations encore plus dramatiquement inadaptées à nos types de publication, avec des listes de revues essentiellement anglo-saxonnes, nous subissons et nous répercutons des contraintes débiles. Nous avons souvent beaucoup trop d’argent pour réaliser nos programmes, mais ce trop d’argent est fait pour que nous recrutions de manière précaire des post-doctorants sans postes et sans bourses, en nous substituant à l’état. A ceci près qu’ensuite nous ne pouvons que les recracher, ils doivent aller se faire voir ailleurs dans d’autres programmes, ou à l’étranger. Donc la fuite des cerveaux, c’est nous qui l’ organisons.

Une partie des réformes gouvernementales visent à nous rendre conformes à un modèle anglo-saxon déjà dépassé dans le monde anglo-saxon lui-même. Ces réformes nous mettent en retard d’une guerre. Alors que les Anglo-saxons tentent de faire quelque chose similaire à ce que nous avions nous et que nous sommes en train de détruire. Ils ne comprennent pas par exemple que nous en soyons encore à « Publish or Perish » dont ils ont bien mesuré les effets pervers. On pourrait peut-être tenter de garder le meilleur de chacun des deux modèles, mais il faudrait beaucoup et très bien penser leur articulation, car il y a des différences historiques fondamentales que par bonheur on n’abolit pas d’un coup de crayon : la gratuité de l’enseignement par exemple, d’un enseignement d’excellence. De même, nous avions les meilleurs hôpitaux du monde en même temps qu’une sécurité sociale égalitaire, nous voici devenus déjà pour une trop grande part des consommateurs de soins plus ou moins fortunés. Les Etats-Unis d’Obama ont bien du mal à devenir ce que nous avons été.

Vous avez constaté la grande difficulté de ce gouvernement à parler de nous

Dans les discours de Sarkozy, c’est toujours « je », sauf quand le « je » s’est si indiscutablement planté que le « nous » est là pour couvrir l’échec, comme lors de la volte-face quant à la performance chiffrée dont on parlait tout-à-l’heure : c’est « nous » qui nous sommes cause d’erreur et « je » qui rectifie. Obama n’a cessé de faire le contraire, il a fabriqué un nous, le we du yes we can, discours après discours, au point d’inclure dans le nous les non-believers, ces exclus de toujours dans un pays où « In God we trust » est inscrit sur la monnaie et les discours de candidature se concluent toujours par un « Help me God » ! C’est pour cela que l’on peut imaginer lui décerner un Nobel.

Mais il y a une idée à laquelle je crois de plus en plus. Il est très possible que le « nous » ne se constitue facilement, et pour de bonnes raisons, que comme force d’opposition. C’est en étant contre que l’on constitue un vrai nous. L’universel, le commun, nne correspondent pas forcément à un nous imposé d’en haut, un nous platonicien, de philosophe-roi. Vaclav Havel faisait de bons discours d’opposant, mais de moins bons comme président de la république. Je trouve que dire : « nous ne devons pas laisser passer cela », met en avant et produit déjà un « nous » politiquement honorable.

Ce que l’appel des appels me fait à la fois espérer et comprendre, c’est que la résistance du nous doit faire vacarme. Alors, quand le nous est ainsi constitué, les protestations et les hurlements ne peuvent plus ne pas être pris en compte. Ils font partie des coûts de cette grande machine politico-étatique qui veut produire un maximum d’effets avec un minimum de dépenses. Quand les protestations deviennent des coûts, y compris électoraux, le gouvernement s’interroge sur ce qui est en train de se passer. Par exemple quand on porte tous un badge disant : « j’ai lu la princesse de Clèves », voilà que Sarkozy déclare que ça l’intéresse beaucoup et que, grâce à sa femme, il est devenu un grand lecteur. Cette mise en scène-là renseigne sur ce qui est audible. C’est la communauté de refus qui est primordiale. On pourrait en parler en terme de rapport de forces, mais la force de notre nous dans l’appel des appels est qu’il est non lié, encore en devenir, extensible. Il peut y avoir, il y a de fait, un nous transversal, intégrant les syndicats, les partis, les associations, les autres métiers du service public (les policiers par exemple), et les métiers autres que ceux du service public, tous les travailleurs, les opérateurs et les usagers malades de la déshumanisation. Une synergie des petits nous pour un grand nous. Il faut confluer.

Le plus important, c’est de dépasser tous les clivages et de hurler quand, et là où, il y a besoin de hurler. Si les gens de France Télécom avaient hurlé assez fort, ils ne se seraient peut être pas jetés par la fenêtre. Il faut hurler dehors, parler fort et aux autres.

Cela-a-t-il un rapport avec l’agit-prop ?

Je ne sais pas qui provoque qui. Dans le discours ambiant, de et autour de Sarkozy, on voit bien que c’est mai 68 avec son relativisme culturel qui fait le plus peur. Nous, au lieu d’évaluer, nous voulons utu-iliser notre faculté de jugement. Ainsi Hannah Arendt reprend Kant à son compte en disant que le goût est une faculté politique. Juger, discriminer, c’est une faculté politique. Lire La Princesse de Clèves plutôt que Minute relève du politique, et le dire avec un badge, c’est peut-être bien de l’agit-prop. L’Appel des appels se situe au niveau d’une société civile consciente d’être une société politique.

Les images des partis sont très brouillées. Presque tous les acteurs du jeu politique me semblent aujourd’hui non crédibles. Ils peuvent regagner une crédibilité, mais c’est un travail de fourmi. J’étais très récemment aux entretiens d’Averroès à Marseille. J’ai compris qu’une salle de 1600 personnes, ça se fabrique par un travail extrêmement patient et profond. Pour réunir des lycéens avec des dames patronnesses, il faut se donner du mal. Il faut arriver à faire comprendre pourquoi un apport culturel, ici celui du monde musulman, importe, même quand on réfléchit sur la tragédie grecque, mot que pourtant Averroès ne savait pas traduire parce qu’il n’avait jamais vu de théâtre ni de tragédie. Ce qu’il y a de bien dans l’Appel des appels, c’est qu’il y a des points de résistance visibles. Ça ne passera pas. Ça ne passera pas par nous. On peut nous obliger, beaucoup d’entre nous sont des fonctionnaires, mais dans une certaine mesure seulement : cela ne passera pas comme cela par nous. On s’aperçoit aussi que le nous est extensible. On peut expliquer, faire comprendre faire entendre, notre nous est raisonnable , il peut être cru.

La volontéd’un individu pourrait être plus forte que le système ?

Je connais bien le Brésil, j’y vais souvent. Le pays est fondamentalement transformé depuis que Lula est président. Ce ne sont pas les données socio-économiques qui ont changé, pire : il y a eu la crise. Mais la transformation est fondamentale, même si cela peut encore aller plus loin. On commence à pacifier les favellas, c’est une question de bon sens. Il est clair qu’une favella où il y a l’eau, l’électricité, les égouts, les transports, les écoles n’a plus les mêmes besoins et ne va plus avoir les mêmes raisons de supporter l’ingérence des narco–trafiquants. Un symptôme à mes yeux : aujourd’hui le Brésil est le seul pays qui embauche des professeurs de grec et de philosophie antique, c’est là que je conseille à mes post-doctorants d’aller, parce que leur « carrière » sera en prise sur l’amélioration du monde. Grâce à Lula , qui a quant à lui près de 80 ou 90 % d’opinions favorables. Une Real-Politik moins sinistre et plus efficace que celle qu’on nous propose.

Malheureusement beaucoup de choses sont une question de bon sens, malheureusement parce que c’est tragique de ne pas le voir respecté. Il est clair qu’il y avait besoin dans les banlieues d’une police de proximité. On a supprimé quelque chose qui marchait au lieu de le conforter et de le développer. Une volonté politique en action, que ce soit en Afrique du Sud ou au Brésil, cela change tout, ça informe tout.

Le relativisme culturel est-il un point fort de votre parcours intellectuel?

Je me suis toujours intéressée à ce que l’on fait avec les mots. Qu’a fait la Commission Vérité et Récionciliation en Afrique du Sud ? On a fabriqué, au moyen d’un dispositif de parole très particulier, un peuple arc-en-ciel, on lui a donné les moyens de se constituer un passé commun, avec « assez de vérité pour » contruire ce passé en connaissance de cause, mais pas la Vérité avec un grand V. C’est cela pour moi le relativisme culturel : on passe du vrai et du bien, uniques et majuscules, à un meilleur pour, à un plus vrai pour, ce que j’appelle un comparatif dédié. Il s’agit alors d’une vérité et d’un bien stratégiques, relatifs à une cité, un peuple, un moment de l’histoire.

C’est en réfléchissant ainsi aux différences, et en les comparant, que j’ai conçu le projet du dictionnaire des intraduisibles qui prend en compte les langues différentes, comme autant de filets jetés sur le monde. Chacune rapporte d’autres poissons, d’autres aspects de monde, un autre monde. L’intraduisible se définit alors comme que l’on ne cesse pas de (ne pas) traduire, quelque chose qui ne peut être sacralisé, qui évolue sans cesse, comme une langue. Ce sont toutes ces passerelles qui m’intéressent. Une langue n’est pas une œuvre close, c’est une énergie, en relation avec d’autres énergies. Le relativisme est lié au relatif et à la relation, et cela me fait beaucoup moins peur, philosophiquement et politiquement, que l’Absolu.

Pourquoi est-ce difficile de partager une analyse critique de la société avec ceux qui souffrent le plus de ses parti-pris ?

Peut-être parce que la souffrance les met en incapacité d’avoir le recul que nécessite la critique. Les conditions de survie rendent difficile le pas en arrière ou le pas de côté.

Avec cette question, vous posez la vieille question de l’éducation ou de la culture.

Plus concrètement comment dévoiler ce qui se passe avec l’insécurité et l’identité nationale ?

L’insécurité, comme l’identité par peur de l’autre, tablent sur un sentiment, sur un pathos, sur des affects. L’insécurité, la peur sont des affects primaires. Je ne sais pas si l’analyse critique suffit pour lutter contre l’affect, peut être faut-il trouver un autre affect ? La honte par exemple. Aidôs et dikê, la honte et la justice, sont les deux excellences constitutives du politique pour Protagoras. On a honte de voir des enfants de sans-papiers exclus des classes, ou placés en rétention. On a honte dès qu’on réfléchit à la rétention de sûreté. On a honte de participer à des évaluations d’enfants de 3 ans. C’est cela la résistance du « pas ça pas moi », celle de toutes les associations, depuis pas de zéro de conduite à la nuit sécuritaire ou l’appel et la pioche, qui d’une manière ou d’une autre participent, ou ont vocation à participer, à l’appel des appels.

Mais peut être que, j’aimerais le croire en tout cas, l’intelligence, le bon sens sont aussi des affects, des affects critiques. Analyser et faire analyser le questionnaire est une réaction immédiate et nécessaire. La représentation dans la petite lucarne d’un discours de Besson ou de Sarkozy génère la distance d’un affect critique. La représentation, le théâtre, c’est tout autre chose que la présentation. La représentation, la « mimêsis » dont parle Aristote pour la poésie et la tragédie, diatancie et fait changer de monde. Je trouve par exemple que l’affect critique est éclatant et même violent dans le Grand Journal sur Canal+ où l’on revoit des scènes : on les revoit, et cela suffit pour qu’on n’y croit plus du tout de la même manière. Nous les montrer une 2ème fois, c’est déjà les analyser. Une des choses que j’aimerais vraiment faire, c’est re-présenter le discours des hommes politiques et les travailler avec, notamment, les outils de la rhétorique ancienne. Il y a là des ouvre-boîtes d’une violence, d’une efficacité extraordinaires. Lire ces discours et les déchiffrer, cela ferait une excellente émission de télévision vraimlent publique, et une très bonne master-class à Sciences Po.

Cet article a été écrit le Samedi 9 janvier 2010
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