Promesses trahies : clip et politique en Irak

Publié le 14 mars 2010 par Gonzo

Alors que des résultats préliminaires, une semaine après les élections irakiennes, commencent à filtrer, les débats les plus passionnés portent aujourd’hui moins sur les votes que sur le dernier clip de la chanteuse Shadha Hassoun (شذى حسون).

Née d’un père irakien, Shadha Hassoun a surtout connu le Maroc où elle a passé la plus grande partie de son existence jusqu’à ce qu’elle participe, en 2007, à la quatrième édition de la Star Academy (voir ce billet). Après sa victoire à cette émission phare de la chaîne libanaise LBC, elle est devenue du jour au lendemain le symbole d’un renouveau national, renouveau conforté quelque mois plus tard par la victoire inattendue de l’équipe irakienne lors de l’Asian Cup de football. En dépit des conditions de sécurité précaires que continue à connaître le pays, la jeune chanteuse a été l’été dernier la première grande vedette arabe à retourner à Bagdad depuis 2003, à l’occasion de deux concerts au profit des enfants irakiens.

S’il y a débat aujourd’hui, c’est que le clip qu’elle a tourné pour son nouvel album offre plusieurs lectures possibles : alors que certains y voient un hommage à la résistance irakienne face aux envahisseurs, d’autres y lisent une manifestation de plus de la déchéance arabe.

Pour ce qui est de son titre, l’objet du litige affiche une authenticité sans faille. La chanson s’appelle en arabe Wu’ûd ‘Urqûb (وعود عرقوب), du nom d’un personnage légendaire passé en proverbe pour ses promesses fallacieuses. Dans le registre hyperclassique des chansons sentimentales, une femme se plaint de son amant. Ses belles promesses l’ont longtemps fait fondre, mais, désormais, c’est bien fini, elle a compris !

Pas de quoi lancer un débat, sans doute, sauf si l’on confie le tournage du clip à un artiste tel que Yahya Saadé (يحيا سعادة), un Libanais bien connu dans la profession, très florissante et lucrative, des réalisateurs pour les chaînes arabes spécialisées dans les clips de chanson. Mais Saadé n’est pas un réalisateur comme les autres. Il aime dérouter le spectateur par des images esthétiquement très complexes, porteuses de messages quasi subliminaux qu’illustrent le plus souvent des personnages de femmes, en apparence au moins aussi belles que rebelles !

Pour le clip de Shadha Hassoun, c’est lui qui a eu apparemment l’idée du scénario : celui dont se plaint la belle devenue enfin lucide, cet amant beau parleur, c’est un blond soldat étranger. Dans une rue de Bagdad avance, volontaire et assurée, une femme, refaite et qui plus est quasi-pixellisée tellement l’image est travaillée. Elle remonte un flot de personnes que l’on devine réfugiées, s’approche d’un homme sur lequel elle referme solidement une lourde grille qu’elle cadenasse soigneusement. La scène se poursuit, avec un non-réalisme totalement assumé, sur une sorte de lit militaire, l’occasion pour la femme d’asséner, à travers une gestuelle manifestement érotique, ses griefs tandis qu’un écran de télé, sur le côté, diffuse des images de combats et de destructions. Pour finir, la caméra s’écarte progressivement et nous fait découvrir la chanteuse, jambes nues, à l’arrière d’un camion militaire qui s’éloigne, tandis que l’image fait apparaître le visage d’un enfant en pleurs derrière des barbelés.

Pour les réalisateurs et les producteurs du clip, fort probablement, aucune ambiguïté. Comme s’en explique la chanteuse (en arabe, dans les commentaires qui accompagnent le clip et sans doute sous la pression du scandale), le scénario doit se lire comme une allusion à la situation irakienne, et comme une dénonciation de l’appétit des grandes puissances qui viennent chargées de belles promesses – démocratie, justice, indépendance… – qui ne se réalisent jamais. D’ailleurs, un œil exercé distingue tout à la fin du clip, vraiment aux dernières images du générique, une route jonchée de chaussures, hommage sans équivoque au courage de Muntazer al-Zaidi, l’homme qui a osé lancer ses chaussures à la tête d’un président américain. (Détail ci-contre pour vous aider à les repérer si vous visionnez le clip : on peut vraiment passer à côté !)

Malheureusement, une bonne partie du public populaire, supposément consommateur de ce type de produit, semble être passé assez largement à côté des subtilités de cette esthétique postmoderne. Et au lieu d’un message subliminal porté par les images décalées du clip, c’est une lecture au premier degré qui a été faite, celle de la traînée collabo dont la bassesse va jusqu’à coucher avec l’envahisseur qui opprime les siens ! Pour ne rien dire du mauvais goût d’un clip qui mêle les souffrances de l’amour à celles, bien réelles, de la guerre en Irak.

Illustration de la rupture – du choc si l’on veut – entre différentes “cultures” arabes appartenant à des couches sociales plus ou moins intégrées à la grammaire mondialisée. Illustration également du fossé qui sépare ceux qui maîtrisent les codes de cette mondialisation et qui s’en délectent, et ceux qui n’y ont pas accès et qui les vivent comme une suite ininterrompues d’agressions humiliantes.

En complément, quelques documents : (en arabe) les paroles de la chanson et les explications de la chanteuse sur son clip ; un autre clip de Yahya Saadé, politiquement parfaitement correct mais tout aussi débridé esthétiquement ! un article dans Elaph sur la question, et un autre dans Al-Akhbar, qui développe une curieuse thèse sur une sorte de complot de l’industrie audiovisuelle saoudienne !