O woe! My canary is dead : Cantates profanes et Ouvertures de Telemann par le Bach Concentus

Publié le 22 mars 2010 par Jeanchristophepucek


Jean-François GILLES, dit COLSON (Dijon, 1733-Paris, 1803),
Le repos, 1759.
Huile sur toile, 93 x 73 cm, Dijon, Musée des Beaux Arts.
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Pauvre Telemann. Alors qu’affluent, chaque mois, les enregistrements consacrés à Johann Sebastian Bach, ceux dédiés au director musices de Hambourg se comptent, chaque année, presque sur les doigts de la main. C’est dire si on fera fête au deuxième disque du Bach Concentus, le premier qu’ils consacrent entièrement  à Telemann, le précédent, d’ailleurs excellent (Accent ACC 24198, cliquez ici), l’ayant vu partager l’affiche avec Johann Bernhard Bach (1676-1749). On ne fera au nouveau venu qu’un seul reproche, celui d’un titre, « O woe ! O woe ! My canary is dead »,  qui focalise l’attention sur la Cantate sur la mort d’un canari connaisseur d’art et ne rend donc pas totalement justice à la richesse de son contenu, que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

Comme très souvent avec Telemann (portrait ci-dessous, gravé par Georg Lichtensteger, c.1740), la datation des pièces proposées ici est pour le moins incertaine. Hormis la Cantate oder Trauer-Music eines kunsterfahrenen Canarien-Vogels (Cantate ou musique funèbre pour un canari connaisseur d’art) de 1737, année dont l’automne vit le début du séjour parisien du compositeur, les autres pièces semblent dater soit de la période de Francfort sur le Main (1712-1721), soit de la première décennie de celle de Hambourg, qui la suivit immédiatement. Elles apportent une preuve supplémentaire de l’insatiable vitalité créatrice de Telemann, ainsi que de sa capacité à transformer en art le banal, le quotidien, le populaire, en brodant des œuvres merveilleuses sur des sujets a priori aussi insignifiants que la mort d’un oiseau chanteur, la sensualité débordante d’une jeune femme aspirant aux plaisirs promis par le lit conjugal (Cantate Der Weiber-Orden), ou les pantalonnades de la Commedia dell’arte (Ouverture burlesque).

Les deux cantates profanes sont des petits bijoux d’inventivité qui rappellent que l’univers de l’opéra a toujours tenu une place importante dans le travail du compositeur. Si Der Weiber-Orden est assez univoque du point de vue des affects – on est clairement dans un comique plutôt leste visant à l’immédiateté des effets sur l’auditeur –, la Cantate oder Trauer-Music… est beaucoup plus complexe. La musique reprend, en effet, toutes les ficelles rhétoriques d’un véritable Requiem miniature, avec son premier air de déploration tout empli de soupirs figurés, puis un air de fureur (« Friss, dass der Hals verschwelle » – « Dévore, jusqu’à ce que ta gorge en gonfle ») que l’on pourrait voir comme une sorte d’écho du Dies irae, où le propriétaire de l’oiseau souhaite que ce dernier déchire les entrailles de la Mort qui vient de l’avaler, puis une émouvante berceuse funèbre (« Mein Canarin, gute Nacht » – « Mon canari, bonne nuit »), qui reprend le lieu commun de l’association entre la mort et le sommeil, très en vogue dans la musique sacrée allemande des XVIIe et XVIIIe siècles. Le comique naît, dans cette œuvre, du décalage entre forme et fond, la superbe musique, de type « sérieux », composée par Telemann étant destinée à déplorer la mort, dans l’absolu insignifiante, d’un oiseau. Il reste à dire quelques mots sur les trois Ouvertures, qui reprennent le schéma classique propre à ce genre, avec un premier mouvement solennel marqué par des rythmes pointés à la française, suivi par des mouvements issus de la danse ou « de caractère », dont, souvent, les titres exposent l’humeur dominante. Ainsi, l’Ouverture « La Bouffonne » comprend-elle des Boiteux matérialisés par des sauts d’octave et s’achève-t-elle sur une Pastorelle aux effets de musette, tandis que l’« Ouverture burlesque » est une véritable galerie de portraits en musique, contrastés et piquants, des personnages de la Commedia dell’arte, Arlequin bondissant, Colombine rêveuse, Pierrot hésitant, et que l’Ouverture en ut majeur (TWV 55 :C2) est la plus proche de la « musique pure », sans programme clairement défini. Ces trois œuvres orchestrales illustrent parfaitement la capacité de Telemann à varier sans cesse les climats et à suggérer, en quelques notes (certains morceaux dépassent tout juste la minute), une émotion ou un caractère. Ceci en étonnera peut-être quelques-uns, mais l’homme, outre des qualités qui faisaient de lui, à son époque, un compositeur plus célébré que Bach, était sans doute également prodigieusement subtil.

Le tout jeune Bach Concentus (photo ci-contre), ensemble fondé en 2007 par l’altiste Giulio d’Alessio et Ewald Demeyere qui en assure la direction au clavecin, s’empare de la musique de Telemann avec une vitalité gourmande. Là où certains orchestres, le Musica Antiqua Köln de Reinhard Goebel autrefois, et aujourd’hui, trop rarement à mon goût, l’Akademie für alte Musik Berlin, pour ne s’en tenir qu’à deux formations dont les incursions dans ce répertoire se sont systématiquement soldées par des réussites, privilégient une approche plus compacte et explosive, qui peut se justifier dans des pièces relevant du décorum officiel comme, par exemple, la célèbre Wassermusik (TWV 55 :C3, 1723), la démarche du Bach Concentus me semble privilégier un rendu plus équilibré et nuancé, sous-tendu ici par une subtile ironie parfaitement en situation. La cantate Der Weiber-Orden, dont le texte fourmille d’allusions graveleuses, évite ainsi l’écueil de la lourdeur grasseyante (voir, entre autres, l’air final en forme de gavotte « Ei wie würdet ihr nicht lachen »), tandis que la Cantate oder Trauer-Music… maintient l’auditeur dans la situation de perplexité induite, à mon sens, par l’œuvre elle-même – faut-il rire ou pleurer de ce Requiem pour un canari ?

Les trois Ouvertures bénéficient, elles aussi, de cette approche pleine de finesse ; chaque mouvement est parfaitement caractérisé mais jamais surjoué – la kaléidoscopique Ouverture burlesque est un bon exemple de la réussite de cette interprétation, enlevée mais jamais cursive, laissant ainsi à chaque morceau le temps de s’épanouir tout en maintenant une réelle cohérence de l’ensemble. Il faut également souligner la belle maturité technique du Bach Concentus, qui déploie une palette de couleurs séduisante (écoutez le hautbois de Vinciane Baudhuin dans l’Ouverture TWV 55 :C2) et fait preuve d’un dynamisme et d’une discipline remarquables. Les deux cantates profanes sont, enfin, excellemment chantées par la soprano Dorothee Mields (photo ci-dessus), grande connaisseuse du répertoire allemand du XVIIIe siècle, comme elle l’a prouvé, entre autres, dans les disques qu’elle a réalisés avec Ludger Rémy. Sa voix claire et corsée, sa capacité à donner à chaque air ou récitatif le ton qui convient, sont un régal.

Ce merveilleux disque, s’il confortera sans doute dans leur opinion ceux qui estiment encore que ce Telemann prompt à la facétie et ne dédaignant pas de cultiver la légèreté, n’est décidément, surtout comparé au grand Bach, ou, du moins, à l’idée qu’ils s’en font, pas fréquentable, ravira sans aucun doute les autres, qu’on espère plus nombreux, pour lesquels la volonté affichée de plaire et de distraire n’est nullement incompatible avec le sérieux du métier et la constance de l’inspiration. Le Bach Concentus réalise, avec ce second album, un parcours sans faute qui le confirme comme un des ensembles avec lesquels il faudra désormais compter pour l’interprétation de la musique de Telemann. On espère vivement une suite.

Georg Philipp TELEMANN (1681-1767), « O woe ! O woe ! My canary is dead », cantates profanes (TWV 20 :37 et 49) et Ouvertures (TWV 55 :C2, C5 et B8).

Dorothee Mields, soprano.
Vinciane Baudhuin, hautbois.
Bach Concentus.
Ewald Demeyere, clavecin & direction.

1 CD [durée totale : 78’55”] Accent ACC 24199. Ce disque peut-être acheté en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. « Ouverture burlesque » en si bémol majeur pour cordes et basse continue, TWV 55 :B8 : Ouverture.

2. Cantate oder Trauer-Music eines kunsterfahrenen Canarien-Vogels (Cantate ou musique funèbre pour un canari connaisseur d’art) pour soprano, cordes et basse continue, TWV 20 :37 : Aria « O weh ! O weh ! mein Canarin ist tot » (« Hélas ! Hélas, mon canari est mort. »)

3. Ouverture en ut majeur pour hautbois, cordes et basse continue, TWV 55 :C2 : Air.

4. Cantate « Der Weiber-Orden » (L’Ordre des femmes) pour soprano, cordes et basse continue, TWV 20 :49 : Aria « Ei wie würdet ihr nicht lachen » (« Eh, qui n’exulterait pas »).

5. Ouverture « La Bouffonne » en ut majeur pour cordes et basse continue, TWV 55 :C5 : Les Boiteux.

La photo du Bach Concentus est d’Els Decock, © Bach Concentus.