La science lugubre

Publié le 07 avril 2010 par Marcaragon


En 1834, toute opposition au pouvoir du Roi des Français avait été muselée, et mise hors d’état d’ourdir. La subversion politique était guettée partout, où qu’elle pût comploter, jusqu’au Bas-Languedoc, fief d’un certain Charles Teste, activement recherché pour des crimes qui n'avaient jamais dépassé le militantisme 1. Connu pour ses idées républicaines et jacobines, fin lettré, cet insurgé des journées de Juillet fatales à Charles X, réédita peu après, sous le pseudonyme d’Adolphe Rechastelet, un anagramme de son nom cousu de fil blanc, l’œuvre majeure d’Etienne de La Boétie, « De la servitude volontaire ou le Contr’un », écrite trois siècles auparavant. L’actualité du discours l'avait epoustouflé, qui articulait la mécanique de l’inféodation des peuples, depuis le tyran et ses tyranneaux rapprochés, jusqu’aux obligés les plus lointains, courtisans de passage et enrichis de circonstance, ces « affamés de places et de budgets ». Tous s’y entendaient selon lui pour domestiquer la multitude, « barbares et prolétaires 2 », qu’une longue habitude du servage tenait à quia. Les arguments de la partie adverse n’étaient pas d’une moindre violence.
Dans sa transcription du texte de La Boétie, Adolphe Rechastelet alias Charles Teste ne se priva pas d’annoter le récit de l’auteur, sans ambages ni circonlocutions, pour harasser le régime en place. Un prétexte accessoire lui permit notamment d’épingler le baron Louis Bouvier du Molart, ex-préfet de Lyon, en poste lors de la révolte des canuts de novembre 1831 qui s’acheva dans un bain de sang – 89 morts, 324 blessés. Ce pur produit de la nomenklatura s’était piqué, peu après son éviction par Casimir Périer, d’expliciter les « Causes du malaise qui se fait sentir dans la société en France » (1834), collationnant savamment nombre de statistiques et de considérations d’économie politique pour conclure « que la trop grande population étant la cause première de notre malaise, il fallait se hâter d’employer tous les moyens, prendre toutes les mesures, mettre en usage toutes les ressources, voire les plus immorales, pour étouffer la procréation des prolétaires, en décimer même la race, du moins autant qu’il sera nécessaire d’en diminuer le nombre pour garantir, conserver et augmenter même l’extrême aisance (…) des privilégiés de toute sorte 
3 ». Ainsi les pelés et les galeux du royaume d’en bas, miséreux en tout, n’avaient-ils qu’à bien se tenir, jusqu’à leurs ébats réfrénés, sous peine de pâtir durement voire de disparaître tout à fait. Ce darwinisme économique était assez commun à l’époque.
Richard Cantillon, l’un des primats de l’économie politique outre-Manche avait déjà noté dans son « Essai sur la nature du commerce » paru en 1755, soit vingt ans après sa mort, que « les hommes se multiplient comme des souris dans une grange s’ils ont les moyens de subsister sans limitation 4 ». A une époque où l’industrie balbutiait, toute amélioration du niveau de vie, qui ne fût grevée par la famine ou la maladie, impliquait un accroissement des terres cultivables ou des rendements agricoles pour faire face à l’augmentation des âmes : faute de terres, le retour à l’état antérieur était assuré. Un peu plus tard, David Ricardo, l’un des plus éminents économistes de ce temps, qui fut lui-même des deux camps qu’il opposait, capitaliste « qui surpassa et de loin tous ses contemporains à la Bourse » et propriétaire foncier, mitrailla à son tour la classe ouvrière : « La tendance invétérée des individus à s’adonner aux délices de la société domestique n’est freinée que par le principe de réalité ». Cet euphémisme obscur ne faisait que moderniser le jus copulatoire des thèses de Cantillon : toute hausse des salaires s’accompagne fatalement d’un essor démographique, qui détruit cette même hausse en inondant le marché d’un nombre accru de travailleurs. Les industriels aimèrent Ricardo qui justifiait que les bas salaires étaient moins de leur fait que des irrépressibles délices de l’humanité.
Nul autre ne retiendra cependant mieux l’attention sur ces questions que le révérend Thomas Malthus, l’homme le plus moqué de son époque selon son biographe, « qui se félicitait de la petite vérole, de l’esclavage et de l’infanticide 5 ».  Son père, un gentleman excentrique qui goûtait les Lumières, ami de David Hume, admirateur de Jean-Jacques Rousseau, lui mit le pied à l’étrier un jour de 1793 en le conviant à disserter sur le panégyrique d’un philosophe local, William Godwin, converti à l’optimisme d’Adam Smith, qui promettait un avenir radieux « où ne coexisteraient plus une poignée de riches et une multitude de pauvres (…) sans guerre, ni crime, ni d’administration de la justice, ni de gouvernement ». Bref, le Marché, l’équilibre général, et l’harmonie béate ! Malthus mit à bas ces rêves de félicité en peu de pages
6, et conjectura des lendemains plus sombres, quelles que fussent les avancées des sociétés. Ce contrepied aux idées nouvelles, celles de Condorcet notamment sur l’origine de la misère et de sa résolution, réputait que tout progrès ne pouvait à terme qu’éreinter l’espèce, laquelle ploierait sous son propre poids, celui de ses bouches avides, devenues trop nombreuses, bientôt affamées, et rien pour les nourrir. Les survivants anglais de la Grande Peste du XIVe siècle n’avaient-ils pas vu leurs salaires plus que doubler 7 ? Thomas Carlyle qualifia l’économie de dismal science – la science lugubre.

Les penseurs malthusiens imprègneront longtemps la scène classique de cette vision pessimiste où l’économie, toujours bornée par les oscillations du genre humain, jamais en mesure de triompher durablement sans déchoir, paraît finalement vouer les hommes à la pauvreté perpétuelle. Karl Marx s’emparera de ce mobile pour adjuger l’éternelle misère du prolétariat au sein du système capitaliste. Puis la transition démographique de l’Occident, c’est-à-dire la maîtrise des naissances, alors qu’il n’était « pas rare que dans les Highlands d’Ecosse, une mère ayant engendré vingt enfants n’en conservât que deux vivants » (Adam Smith), les progrès de santé publique, le statut de la femme, le processus d’industrialisation et d’autres raisons mal connues, reléguèrent les thèses du pasteur au second plan. Les terres nourricières d’Angleterre, inextensibles, trouveront un relais naturel dans l’importation de denrées agricoles en provenance d’un Nouveau Monde esclavagiste, payées par un sous-sol riche en charbon. Mais le hasard géologique n’a qu’un temps, tout comme l’aléa biologique ou l’exploitation d’une main d’œuvre servile. Ainsi l’économie-monde chère à Fernand Braudel, dont on voit assez combien l’espace mondialisé est défendu à corps et à cris, pourrait-elle bien réserver quelques retours de bâton malthusiens. La science lugubre ne s’attardera pas à distinguer ce qu’elle ponctionnerait alors du surplus.

Les calamiteux augures de la science lugubre, que l’on avait rangés au rayon des curiosités, retrouvent aujourd’hui un singulier parfum de modernité. Quelques pays, plus ou moins misérables, verront leur population tripler sous quarante ans, d’autres, nombreux et à peine mieux lotis, doubleront leurs effectifs. Dans cet infini grouillement de l'espèce, des hommes et des femmes, de chair et de sang, qu’il faudra bien nourrir et employer. Prolétaires compris. Cette gageure-là vaut bien une messe, pasteur Malthus !  


(1) Voir la monographie imprimée datée de 1834 :

« Procès des citoyens Voyer-d'Argenson, Charles Teste et Auguste Mie, prévenus d'avoir excité le mépris et la haine contre une classe de personnes, et d'avoir provoqué à la guerre civile, etc (21 décembre 1833) » - Bibliothèque Gallica – Sujet : France (1830-1848, Louis-Philippe)

(2) François Pugnière (2008) - « Les cultures politiques à Nîmes et dans le Bas-Languedoc oriental du XVIIe siècle »

(3) Etienne de la Boétie - « De la servitude volontaire ou le Contr’un » (Edition 1836)

« Ouvrage publié en l’an 1549 et transcrit en langage moderne pour être plus à la portée d’un chacun voire des moins aisés, par Adolphe Rechastelet »

(4) Richard Cantillon (1755) – « Essai sur la nature du commerce »

Page 110 - « … Nous voyons tous les jours que les Anglais, en général, consomment plus de produit de terre que leurs pères ne faisaient ; c’est le vrai moyen qu’il y ait moins d’habitants que par le passé. Les hommes se multiplient comme des souris dans une grange, s’ils ont le moyen de subsister sans limitation ; les Anglais dans les Colonies deviendront plus nombreux, à proportion dans trois générations, qu’ils ne seront en Angleterre en trente ; parce que dans les Colonies, ils trouvent à défricher de nouveaux fonds de terre dont ils chassent les Sauvages… »

(5) Robert Heilbroner (1970) - « Les grands conomistes »

Page 79 - « … En ce qui concerne ce pauvre Malthus, écoutons son biographe James Bonar : ‘ Il fut l’homme le plus moqué de son époque. Bonaparte lui-même ne fut pas plus décrié de ses contemporains. Il était l’homme qui se félicitait de la petite vérole, de l’esclavage et de l’infanticide ; l’homme qui dénonçait les soupes populaires, les mariages précoces et les secours communaux ; l’homme qui avait eu l’imprudence de se marier après avoir tonné contre le fléau de la famille. Dès le début, jamais Malthus ne fut ignoré ; il s’attira pendant trente ans un déluge de réfutations … »

(6) Thomas Malthus (1798) - « Essai sur le principe de population »

(7) Daniel Cohen (2009) - « La prospérité du vice »


Illustration : La grande famine irlandaise