Ségolène Royal et la propriété intellectuelle : le mot et la chose

Publié le 07 avril 2010 par Variae

Le pataquès pasqual autour d’un dépôt de « marques » pour le moins original par Ségolène Royal est à la fois sans intérêt et particulièrement révélateur. Sans intérêt en lui-même, car sans information nouvelle sur ce qui commence à polariser les esprits, à savoir le nom de celui (ou de celle) qui affrontera Nicolas Sarkozy en 2012. Deux caractéristiques récurrentes de la candidate de 2007 se sont simplement confirmées. D’une part, sa capacité à faire l’événement médiatique avec le moindre petit aléa, incident ou intervention, ce qui est plutôt une bonne chose pour elle. D’autre part, et c’est plus problématique, la manifeste faiblesse de son entourage et de ses conseillers, qui n’auraient pas dû laisser passer cette initiative incertaine et maladroite. Non, le concept d’université populaire (pas plus que celui d’ordre juste) ne lui « appartient » pas, non, il n’était pas très délicat de répondre à la levée de boucliers consécutive par une invitation à venir travailler avec elle, sans vraiment faire marche arrière. Un plus, un moins ; une touche supplémentaire au portrait paradoxal de la championne socialiste de 2007, bien connue pour alterner coups de génie et coups de mou inexplicables.

En même temps, cette maladresse dit beaucoup de choses sur le moment politique que nous traversons. Pourquoi Ségolène Royal tente-t-elle de protéger juridiquement ces concepts qui lui sont ou lui ont été liés intimement ? Parce qu’elle craint qu’on les lui « emprunte » indélicatement. Crainte qui n’a rien de paranoïaque, quand on se souvient comment ceux qui étaient les plus durs et les plus critiques avec elles n’ont jamais hésité à lui reprendre des idées ou des termes secrètement jugés pertinents. On pense à Nicolas Sarkozy se réclamant soudain de l’ordre juste. On pense aux remous du PS post-Reims, où certains des principaux points de clivage mis en avant entre Ségolène Royal et ses adversaires ont petit à petit été mis de côté par les seconds, comme l’épouvantail de l’alliance avec le MoDem (horresco referens !). Les bonnes idées sont à tout le monde, dira-t-on … Même quand le « tout le monde » en question a au préalable dit pis que pendre des dites « bonnes idées » ?

A bien y regarder, la démarche de la présidente du Poitou-Charentes n’est pas isolée. Elle a simplement exprimé radicalement ce qui se fait plus discrètement par ailleurs. Comme la guerre civile centriste autour de la propriété du nom « UDF », ou les affrontements autour d’Europe Écologie. Comme si soudain, les étiquettes, les titres, les « marques », étaient devenus des enjeux plus importants que les personnalités politiques, les programmes, les actions concrètes ? Comme s’il fallait être propriétaire du concept d’université populaire pour en organiser ?

Les concepts déposés par Ségolène Royal sont fort instructifs. « Ordre juste », « démocratie participative » … En bien ou en mal, ces expressions ont polarisé le débat politique en 2007 et continuent à être clivantes. Et ceci pour une raison très simple : elles ont correspondu à un moment politique extrêmement fort, où une identité socialiste nouvelle s’est amorcée autour de la candidature Royal, et a acquis une notoriété au-delà du cercle habituel des citoyens investis en politique. Identité à la fois intellectuelle (le « gagnant-gagnant », le couple prévention-sanction …) et méthodologique (les débats participatifs). Que cela n’ait été que des mots ou que ces idées aient été réellement appliquées, qu’elles correspondent ou non à une perspective idéologique cohérente et féconde importe en réalité peu. Ce qui compte, c’est que cette constellation d’expressions et de concepts a suscité une adhésion et une curiosité considérables, dont le taux de participation particulièrement élevé à l’élection présidentielle a été une manifestation directe. La comparaison avec la situation actuelle est sans appel. L’autre formule gagnante (et vraiment gagnante) de 2007, la « rupture » façon Sarkozy, a fait long feu ; et dans l’opposition au président, à droite comme à gauche, on n’a pas encore assisté à une mobilisation massive des Français autour d’un projet politique. L’abstention de 2010 est en la matière aussi frappante que la participation de 2007.

Faute d’idées ou de projets aussi forts, on tombe donc dans un fétichisme des mots qui ont « marché » à un moment donné. Comme si le fait de les protéger ou au contraire de les voler à son concurrent permettait de s’emparer au passage d’un peu de leur magie initiale. C’est ainsi qu’alors que la droite tout entière sombre avec son parti unique et ses satellites, du fait d’une overdose de sarkozysme, la bonne vieille « UDF » et son catholicisme social anti-bling bling retrouve un lustre imprévisible … C’est ainsi que le totem « Europe Écologie », monopolisant pour l’heure l’image de la modernité à gauche, déclenche des convoitises. Et c’est aussi ainsi que Ségolène essaie de mettre à l’abri les armes de sa précédente campagne, même si elles ne lui suffiront probablement pas (à elles seules) à revenir en première ligne pour la présidentielle. Elle a besoin, comme les autres, d’inventer la « démocratie participative » ou « l’ordre juste » de 2012.

A contrario, on imagine difficilement Martine Aubry aller déposer à l’INPI « le bouclier social » des régionales 2010 – le concept a sans doute eu sa part d’efficacité dans la bataille électorale victorieuse, mais on peut difficilement soutenir qu’il a déchaîné l’enthousiasme populaire. Ce n’est probablement pas un hasard si la première secrétaire préfère aller voir, elle aussi, du côté des « universités populaires », concept que Royal portait dans son texte programmatique à Reims. Parallèlement, son invention lexicale du soir de la victoire des régionales – la « gauche solidaire » – peut être lue comme une autre OPA verbale : « solidaire », c’est le mot d’ordre de nombre de mouvements sociaux, cela pointe vers le syndicat SUD bien sûr, mais également vers la gauche alternative … Ce gros clin d’œil suffira-t-il à attirer les bonnes grâces de cette frange de la gauche ? Et surtout à fair(re)venir à la politique cette portion de plus en plus large de notre pays qui s’en détache dangereusement ?

En ce qui concerne le PS, la séquence de travail des prochaines semaines sur les thématiques économiques et sociales sera un premier test. Son intitulé façon Sciences Po – « le nouveau modèle de développement économique social et écologique » ( !) – n’est pas le meilleur présage qui soit. Mais un simple relooking lexical de cette bien vague appellation ne suffira pas à inverser la tendance, si le contenu des réflexions reste aussi sage et se cramponne à des sentiers idéologiques bien balisés. Car ce que ne doit pas cacher ce fétichisme des concepts et des marques politiques, que l’on dépose à l’INPI, que l’on se dispute, que l’on emprunte discrètement, c’est que les mots ne valent que quand ils sont enracinés dans une réalité appréhendable et enthousiasmante par et pour le plus grand nombre. Si ce « léger » détail est oublié, tous les copyrights, agences de communication et moulinets verbaux n’y feront rien : 2012 marquera une étape supplémentaire dans le divorce entre les Français et la politique.

Romain Pigenel