Supplique à un ami journaliste

Publié le 25 avril 2010 par Anttrn1

Voici la lettre ouverte qui nous est parvenu, comme à d'autres, rédigée par un capitaine commandant une compagnie du 2ème REP en Afghanistan, écrite à l'occasion de la mort du légionnaire Robert Hutnik, tué le 8 avril 2010. [Nous n'avons pas authentifié la source, mais, quel qu'en soit le rédacteur, il exprime un point de vue sans doute largement partagé]. L'hebdomadaire Valeurs actuelles confirme qu'il s'agit du capitaine Augustin de Cointet, qui commande la compagnie du Matériel détachée auprès du 27me REP . Nous lui répondons dans un autre post.

"Supplique à un ami journaliste

Cher ami,

La nouvelle tombe dans les media aussi vite qu’Hutnik est lui-même tombé. C’est le droit à l’information. La France doit savoir que meurent ses enfants, même s’ils le sont d’adoption, comme lui, Slovaque.

Tu le sais, je ne suis pas journaliste mais soldat. Je ne suis pas un professionnel de la communication comme toi. J’ai peu appris à relayer des informations d’une telle portée. C’est pourquoi il faut que tu m’aides. Il faut que tu m’aides, car j’ai le sentiment que dans la précipitation du spectaculaire, on le tue une deuxième fois. J’ai l’impression qu’on bafoue son patient travail avec son bataillon depuis trois mois - et pour lequel il est mort.

J’ai besoin que tu m’aides à faire sentir ce qui se passe réellement ici, à faire comprendre ce qui justifie que je laisse ma femme et mes enfants le long temps de cette mission. Que tu m’aides à proclamer que malgré sa mort ce n’est pas un échec. Que tu m’aides… plutôt que tu l’aides…

Hier après-midi, Hutnik a bravement accompli son devoir, sa mission jusqu’au bout, en bon légionnaire. Ce matin, le poste annonce : « un soldat français du 2ème Régiment étranger de parachutistes est tombé dans la vallée de Tagab en Kapisa, région où les Taliban sont toujours plus virulents ». Voilà. Ces derniers ont gagné. A la face du monde ils sont les puissants, incontrôlables et vainqueurs.

Mais en fait, s’est-on interrogé sur ce qu’il se passe réellement dans la basse vallée de Tagab ?

Ce sud Tagab où aucun occidental ne pouvait passer sans de sérieux accrochages. Ce sud Tagab où deux de tes confrères ont été, il y a cent jours, enlevés. Ce sud Tagab que notre armement permettrait de mettre à feu et à sang.

Au contraire, Hutnik et ses camarades ont réussi l’incroyable pari de s’implanter dans la zone, d’y rester, sans heurts, d’y acquérir, progressivement, la confiance de la population, de confier, petit à petit, sa sécurité à l’armée Afghane plutôt que française. A quel prix ? Celui d’une stricte discipline au feu, d’une retenue des coups portés. Celui d’un certain dédain du danger, de ne pas répondre systématiquement et de manière aveugle. Accuser le choc, ne frapper que lorsqu’on est certain, cogner peu, mais taper à coup sûr, fort et ciblé, seulement alors qu’on l’a décidé. Etre sûr pour garder la main, préférer le feu rare mais précis, neutraliser seul celui qui nous tire dessus, en être persuadé et l’accepter.

Ce travail de mesure, de patience d’un Hutnik rongeant son frein à force d’encaisser paie. Les femmes et les enfants, les hommes eux-mêmes, constatent que les seuls coups assenés ne tombent que contre les vrais adversaires. Ils voient nos troupes sans volonté de détruire, maîtresses de leur force.

Alors qu’elle trouvait hier des combattants, Tagab l’insoumise cherche à présent son développement. Le travail du soldat est loin d’être terminé : il faut remonter plus au Nord vers ses camarades de l’autre groupement français, poursuivre son patient travail de pacification. 

Derniers tirs sporadiques, Hutnik tombe. Hutnik tombe sous les tirs des derniers groupes insurgés présents. Hutnik tombe car les Taliban sont justement de moins en moins virulents.

Aussi, aide-moi à honorer la mémoire de cet ardent légionnaire. Qu’on ne gâche pas sa dernière tâche, qu’on ne gâche pas sa mort. Qu’on n’offre pas une victoire de communication à l’adversaire fébrile. Au contraire, avec tes confrères, appuyez le dernier combat d’Hutnik. Aidez cette population qui désormais, d’elle-même, dénonce l’insurgé. Je vous en conjure, parlez des projets d’essor qui peuvent et doivent être proposés au sud Tagab, évoquez la culture du safran qui pourrait remplacer celle du pavot, venez compléter l’œuvre de pacification par celle du développement, et laissez à Hutnik les fruits de son travail.

A Tora, le 09 avril 2010"

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2/ Reponse de JD Merchet (Jounaliste)

Lettre à un jeune capitaine

Mon capitaine, 

j'ai bien reçu, comme d'autres, votre lettre du 9 avril, que vous avez intitulée " Supplique à un ami journaliste". Veuillez d'abord me pardonner de vous répondre aussi tard. Puisque vous me faites l'honneur d'employer le mot "ami", permettez d'en faire autant. Cher ami, sachez que votre courrier m'a ému. 

Nous ne nous connaissons pas personnellement. Vous êtes capitaine, à la tête d'une compagnie du REP en Afghanistan. Je suis journaliste et la chose militaire ne m'est pas indifférente. C'est à ce titre que je vous réponds. Vous avez perdu l'un de vos hommes, le légionnaire Hutnik. J'ai eu, un jeudi soir, la tâche d'en rendre compte ici même. C'est un devoir avec lequel je ne transige pas et qui est, à chaque fois, douloureux. 

Vous cherchez à donner un sens à la mort de ce jeune Slovaque de 23 ans venu s'engager dans la Légion étrangère et servir la France. Comment ne pas vous comprendre ? Comment ne pas vous approuver ?

Mais, parce que j'ai sur vous le privilège des ans, permettez-moi, mon capitaine, de vous dire ce que j'ai ressenti en vous lisant. 

Votre lettre ressemble à celle que vos anciens du BEP ou d'autres régiments auraient pu écrire durant la guerre d'Indochine. Une guerre dans laquelle de jeunes officiers servaient comme vous le faites aujourd'hui, avec enthousiasme. Une guerre dans laquelle des légionnaires mourraient en grand nombre. Tous croyaient en leur mission et ne comprenaient pas l'indifférence, voire l'hostilité, du pays à leur égard. 

Plus tard, les mêmes se retrouvèrent plongés dans un autre conflit, celui de l'Algérie. Là encore, ils croyaient bien faire. Vous m'écrivez : "Aidez cette population qui désormais, d’elle-même, dénonce l’insurgé. Je vous en conjure, parlez des projets d’essor qui peuvent et doivent être proposés, venez compléter l’œuvre de pacification par celle du développement…" Croyez vous que ces mots auraient  sonné faux dans la bouche de vos anciens ? 

Capitaine au REP, vous êtes bien placé pour savoir comment tout cela s'est terminé.

Cher ami, je n'ai aucune envie de vous mentir. Les Français n'approuvent pas cette guerre, ils l'acceptent du bout des lèvres, parce qu'elle ne les touche pas. Et croyez vous que "si la liberté du monde se joue en Afghanistan", il est logique de n'y pas envoyer les renforts que nos alliés nous réclament ? 

Même si elle a toute les formes de la légalité, décidée par un gouvernement légitime - comme l'étaient celles d'Indochine et d'Algérie - la guerre que vous menez en Afghanistan n'est pas notre guerre - elle n'est pas la guerre de la France. C'est ma conviction. De tout cela, vous vous en rendrez compte bien assez tôt. Je vous en prie : n''oubliez pas ce que j'ai ressenti à vous lire.

Pas plus que je n'oublie que le légionnaire Hutnik est mort au nom de tous les Français. Et donc en mon nom également. Cela nous oblige à une chose : honorer sa mémoire mais aussi vous donner les moyens nécessaires pour que vous-même et vos hommes rentriez vivants à Calvi. 

N'en demandez pas plus, mon capitaine. Ou alors, vous risquez d'être déçu par votre pays. Ce n'est pas un bon sentiment, surtout lorsqu'on le sert les armes à la main.

Jean-Dominique Merchet