Mammuth

Par Actarus682

Avec leur quatrième film après Aaltra, Avida et Louise-Michel, le duo grolandais Benoît Delépine et Gustave Kervern revient derrière la caméra avec une comédie extrêmement drôle, grave, triste, mélancolique, et empreinte d'une poésie de chaque instant.

Mammuth raconte l'histoire de Serge Pilardosse, dit Mammuth, jeune retraité partant en quête de certains papiers administratifs manquant à son dossier afin de pouvoir bénéficier d'une retraite complète. Enfourchant sa moto Münch Mammuth, notre homme part sur les routes à la recherche de ses anciens employeurs. Les rencontres qu'il fera au cours de son périple mettront en lumière son insondable solitude, de la même manière qu'elles révéleront celle des hommes et des femmes qui croiseront sa route.

Véritable déclaration d'amour au genre humain, et plus particulièrement aux isolés, aux marginaux, aux exclus, aux victimes de l'amour, aux laissés-pour-compte de tout bord, en un mot, à la majorité silencieuse d'une société qui avance perpétuellement dans un flux tendu, oubliant au passage tout concept d'humanité, Mammuth constitue une oeuvre d'une finesse rare sur la solitude des êtres.

Ainsi, les protagonistes se débattent avec leur existence, isolés, perdus, ne se retrouvant plus dans le monde dans lequel ils vivent, ici exclus de facto en raison de leur statut social, là laissés sur le carreau par leur trop grande singularité. Certains s'y résignent, à l'image du personnage incarné par l'admirable Yolande Moreau, d'autres se réfugient dans un monde imaginaire (la nièce de Serge Pilardosse, jouée par l'incroyable Miss Ming), tous broyés par un monde qui ne veut pas les voir, en un mot, par une société qui a peur des êtres qui la constituent (à ce titre, la scène dans laquelle Mammuth parle via un interphone à une secrétaire administrative qui l'envoie ouvertement sur les roses est plus que représentative).

 

Par ailleurs, Mammuth constitue une touchante déclaration d'amour aux femmes, ultime repère des hommes leur permettant de ne pas perdre pied. En effet, les personnages incarnés par Yolande Moreau, Miss Ming ou Isabelle Adjani permettent au héros de ne pas sombrer totalement. A ce titre, les apparitions d'Adjani sont d'une véritable beauté mélancolique, sépulcrale et tragique, son personnage et son histoire constituant un terrible traumatisme pour Mammuth. C'est pourtant cette femme qui lui permettra de trouver la délivrance.

Il s'agit également de souligner le choix extrêmement pertinent des deux metteurs en scène d'avoir choisi une photographie très granuleuse, délavée, soulignant par son aspect austère la solitude des âmes des personnages. Les seules scènes lumineuses et dépourvues de tout grain seront justement celles dans lesquelles apparaît le personnage d'Isabelle d'Adjani, car situées au-delà du réel, dans un imaginaire salvateur que ne peut atteindre la brutalité du monde.

D'autre part, le film est rythmé par des dialogues et des scènes hilarantes, à l'image de l'échange entre Mammuth et le boucher, le projet meurtrier du personnage de Yolande Moreau ou encore l'apparition de Benoît Poelvoorde et son détecteur de métaux sur la plage. Autant de moments qui désamorcent (ou qui peuvent également renforcer) le drame personnel des protagonistes. A ce titre, l'incroyable scène de masturbation mutuelle entre Mammuth et son cousin est à la fois extrêmement drôle tout en étant révélatrice de l'abyssale solitude qui les ronge.

Impossible enfin de ne pas souligner au marqueur incandescent l'incroyable prestation de Gérard Depardieu. Incarnant un bloc massif, véritable roc sur pattes au coeur et à l'âme d'une tendresse infinie, l'acteur insuffle à son personnage une véracité et une crédibilité proprement hallucinantes. La force et la justesse de son jeu achèvent définitivement de le placer au Panthéon des plus grands artistes que le cinéma ait connu.

Mammuth constitue donc une oeuvre d'une profondeur vertigineuse, un road-movie trouvant un parfait équilibre entre la comédie et le drame le plus quotidien, l'histoire étant en outre cadencée du début à la fin par la superbe musique de Gaëtan Roussel. Ce film place sans conteste Benoît Delépine et Gustave Kervern parmi les metteurs en scène les plus essentiels que comptent notre pays. Le regard qu'ils portent sur leurs personnages est d'une délicatesse et d'une tendresse bouleversantes. Celui qu'ils entretiennent à l'égard de la société actuelle est d'une imparable et terrible acuité.