Salle 5 - vitrine 2 : la capture de volatiles aquatiques avec un filet hexagonal

Publié le 04 mai 2010 par Rl1948
   Datant de l'Ancien Empire, plus précisément du milieu de la Vème dynastie, soit au 25ème siècle avant notre ère, le mastaba de Ti fut exhumé en 1860, à quelques centaines de mètres au nord-ouest de la pyramide à degrés de Djoser, dans la nécropole de Saqqarah, par l'égyptologue français Auguste Mariette (1821-1881), - celui-là même, nous l'avons vu, qui avait, neuf années auparavant, découvert les impressionnantes catacombes du Sérapéum abritant les sarcophages des taureaux Apis révérés en tant qu'incarnation du dieu Ptah originaire de Memphis ; et qui, deux ans plus tôt, avait été nommé premier Directeur du Service des Antiquités de l'Egypte et premier Conservateur du Musée de Boulaq qu'il venait de créer, préfigurant ainsi le futur Musée égyptien du Caire de la place Tahrir.    Parmi d'autres superbes reliefs de l'art funéraire de l'époque, vous aurez très certainement remarqué, amis lecteurs, dans la chapelle du mastaba de Ti que peut-être vous avez déjà visitée, cette représentation, sur deux des registres supérieurs de la paroi nord, immédiatement sous la frise ornementale donc, d'un ensemble de scènes se rapportant à la capture d'oiseaux aquatiques.

     Au centre de ces différents niveaux de narration, vous retrouvez plus spécifiquement, sur la droite, la figuration d'une tenderie à l'aide du filet hexagonal,

identique, à quelques détails près, à celle que nous avons admirée la semaine dernière sur le bas-relief AF 452, dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.
   (Il m'est plaisir, une fois encore, de remercier ici Thierry Benderitter qui, avec toujours la même sympathie, m'a autorisé à importer de ses remarquables travaux concernant ce tombeau de Ti publiés sur OsirisNet, quelques-uns des clichés qui accompagnent cet article.)
   Pas très éloignée, le plus souvent de celles concernant la capture des volatiles au bâton de jet et la pêche au harpon, cette scène fait en réalité partie, au sein des chapelles funéraires, d'une série qu'en mars dernier  j'ai abondamment décryptée et qui, toutes, ont la végétation palustre en guise d'environnement naturel ; série comprenant, outre les deux que je viens de rappeler, la chasse à l'hippopotame et la récolte des papyrus par le propriétaire de la tombe.
   (Sur l'hippopotame, mâle et femelle, et les symboles que tous deux véhiculent, puis-je éventuellement vous suggérer de relire l'article que j'avais rédigé en juin 2008 ?)   

   Et puisque nous en sommes à nous inviter à déambuler ici et là, je vous propose d'à présent me suivre aux alentours du lac Manzala
(ou Menzaleh), à l'extrémité orientale de ce Delta égyptien qui, de toute éternité, reçut les différents bras d'un Nil qui venait de parcourir tant et tant de kilomètres - plus de 6500, selon les  estimations - depuis sa source au centre même du continent africain jusqu'en bordure de Méditerranée, après avoir traversé, ultime passage dans la civilisation, des villes commerciales telles que Mendès, Tanis et Péluse.       En bordure de cette lagune salée de quelque 180 000 hectares de superficie qu'il y a deux cents ans, lors de la Campagne d'Egypte, Bonaparte manda au général Andréossy d'explorer, mais aussi sur les différentes îles qui parsèment cette immense étendue, vivent actuellement, dans des conditions difficiles à imaginer, des milliers de familles que, par pur euphémisme, je qualifierai de démunies.      Dans ce biotope, à l'Antiquité déjà, les Egyptiens se livraient à la chasse, à la pêche et à l'exploitation des plantes de papyrus que vous imaginez sans peine extrêmement prolifiques. Mais ces dernières années, la pollution provoquée par le déversement dans le lac, annuelllement estimé à plus de 650 millions de mètres cubes, d'eaux usées provenant notamment de Port-Saïd, d'Ismaïlya et de Damiette, auquel il nous faut ajouter les déchets industriels d'une quarantaine d'usines implantées dans la région, ont, selon  Héba Nasreddine, de l'hebdomadaire Al-Ahram, progressivement fait disparaître la richesse piscicole de ce lac.      Mais pour quelles raisons ai-je eu envie d'à nouveau chausser mes bottes et de m'avancer là avec vous ? Parce que, dans un premier temps, je voulais que nous emboîtions le pas à l'ethnographe égyptien Nessim H. Henein aux fins de notamment l'écouter nous raconter sa participation, aux côtés des hommes du lieu, à la pose de filets destinés à capturer les animaux aquatiques qui constitueront la base élémentaire de leur subsistance ; et, dans un second temps, pour épingler l'aspect pérenne d'une technique éprouvée.     Nous sommes au début de l'actuel XXIème siècle. Quelque cinquante siècles, non pas vous contemplent ..., mais nous séparent des scènes que les chapelles funéraires de l'Ancien Empire proposent à l'envi : oui, vous avez bien traduit, 5000 ans après  les Egyptiens de la plus haute Antiquité, des hommes vivent encore et toujours de la chasse de volatiles bien typés, notamment, mais pas seulement, de flamants roses, à l'aide d'un filet hexagonal pratiquement semblable à celui que nous avons sur ce fragment de bas-relief AF 452, ici devant nous. 
     
          C'est donc dans le but avéré de souligner ce continuum qu'après avoir lu les travaux de Pierre Montet,  - égyptologue français (1885-1966) auquel nous devons une étude circonstanciée, qu'il publia une première fois en 1914, puis qu'il reprit avec plus de précisions encore, en 1925, dans sa thèse de Doctorat consacrée aux scènes de la vie privée relevées dans les tombeaux de l'Ancien Empire et qui, depuis, fait  incontestablement autorité -, Nessim H. Heinen se décida d'embrasser un temps la vie  de ces hommes qui, du lac Manzala, attendent quotidiennement et une part importante de leur nourriture et le produit de la vente d'oiseaux ainsi capturés.    Si, d'évidence, quelques petits aménagements ont été apportés par les habitants eux-mêmes, il n'en demeure pas moins vrai que les filets hexagonaux se présentent et fonctionnent encore parfaitement comme jadis. Ce "jadis", j'aime à le souligner, concerne également, d'après un dessin que l'on  retrouve dans la célèbre Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (Tome 3, XI, figure 3), la France du XVIIIème siècle ; et , encore plus près de nous, au début du précédent XXème siècle, ce type de piège qu'employaient - eh oui ! -, les braconniers du Centre et du Midi méditerranéen ...       Selon l'ethnographe égyptien, ce serait la "simplicité, la souplesse d'utilisation et l'efficacité" qui auraient permis à ce filet "de survivre du début de l'histoire à nos jours".      Mais comment se présente-t-il réellement ? C'est souvenez-vous, amis lecteurs, ce que je vous avais promis d'expliquer quand nous nous sommes quittés mardi dernier, et que je vais à présent aborder en me basant sur l'étude de Pierre Montet.    Il me faut, pour ce faire, à nouveau évoquer le mastaba de Ti que j'ai précédemment cité, dans la mesure où il constitue un des rares à nous montrer, sur plusieurs registres, les différentes étapes de cette chasse au filet hexagonal. En effet, s'il fut fréquent, comme sur le fragment du Louvre , d'avoir en même temps sous les yeux deux d'entre elles, il est extrêmement  peu courant d'en trouver trois réunies dans la même chapelle funéraire ; et jamais, à ma connaissance, les quatre ensemble, à savoir : la pose du piège, l'attente des chasseurs, le signal d'un chef  leur permettant, en tirant  vigoureusement sur la corde, de refermer le filet et, en dernier lieu donc, la capture proprement dite.      C'est à présent sur le registre supérieur de la paroi nord de la chapelle de Ti que j'aimerais attirer votre attention, grâce à nouveau à l'apport iconographique du site OsirisNet :

   Sans peine, au centre de la réprésentation, vous imaginez le traditionnel fourré de papyrus :  ce premier élément ancre déjà la scène dans un environnement bien spécifique, à savoir les régions palustres du pays, les marais nilotiques qu'ils soient du Delta ou des lacs intérieurs.    Cette séparation axiale délimite symétriquement les activités de deux groupes de cinq hommes s'empressant de part et d'autre : à droite, - et selon la légende hiéroglyphique (n° 2) surlignée en rose se lisant comme de tradition de droite vers la gauche -, ils sont en train de poser le filet, le premier s'apprêtant à enfoncer un pieu de maintien dans le sol, au bord de la pièce d'eau, tandis que ses compagnons préparent le piège lui-même, c'est-à-dire qu'ils  tendent sur quatre petites perches mobiles les deux parties du filet qui se poseront tout naturellement sur l'élément aquatique, autour de quatre piquets de délimitation, de manière que les volatiles, surpris par ce qui se rabat tout à coup sur eux, n'aient pas l'opportunité de plonger sous l'eau pour ainsi s'échapper dès arrivés hors de l'espace couvert par le tissu de mailles.    A gauche du même bosquet de papyrus central, trois hommes dévident le rouleau de la corde qu'il faudra violemment manoeuvrer à un moment déterminé - c'est-à-dire quand il sera estimé que la présence d'oiseaux  à capturer est suffisante : tendre la corde, spécifie d'ailleurs la légende rosée (n° 1). Quant aux derniers, ils attendent qu'éventuellement on ait encore besoin d'un élément du matériel qu'ils portent, comme ces coins de renforcement prévus pour être enfouis de part et d'autre des différents piquets.    Petite notation au passage : si l'artiste égyptien a gravé des hommes nus et d'autres simplement vêtus d'un pagne, c'est par pure convention afin de différencier le véritable rang social de chacun d'eux : alors que certains commandent ou effectuent des travaux estimés de première importance, d'autres ne sont que de "petites mains". Toutefois, à quelque niveau que ce soit - comme d'ailleurs dans n'importe quelle société, en ce compris la nôtre - chacun a son rôle à jouer pour l'harmonie de l'ensemble.
     En regroupant ce que nous apprennent les différentes évocations de cette tenderie dans d'autres  tombeaux, - chez Ptahhotep ou Kagemni, par exemple -, avec les données contemporaines de chasseurs égyptiens du lac Manzala ou de braconniers français, nous pouvons plus ou moins décrire la préparation de ce piège et l'utilisation qui lui est consécutive.    Avec  les  deux dessins ci-dessous, je vous propose de visualiser le filet hexagonal. Ouvert autour du plan d'eau central sur lequel étaient attendus les oiseaux aquatiques ou migrateurs, il pouvait se présenter de la sorte :

  
   Remarquez, à l'extrême droite de la reconstitution de P. Montet, le pieu fixe de maintien auquel, ci-avant, j'ai fait allusion et, tout à gauche, la corde sur laquelle il sera nécessaire de tirer pour que le piège se referme.    Emprisonnant les proies une fois capturées, il prenait alors cet aspect :

   Petite précision : l'on peut également imaginer un filet non plus hexagonal, mais rectangulaire - à notre époque par exemple. De toute manière, - et le troisième dessin ci-après le prouve -, les quatre piquets enfoncés dans le sol délimitant les angles des deux rectangles reliés par la corde, à droite au pieu et à gauche aux hommes qui tireront dessus, dessinent en plan le même polygone à six côtés : 

   Dans un article publié au sein d'un des volumes de textes de la célèbre Description de l'Egypte par le mathématicien Louis Costaz auquel, pendant la campagne tout à la fois militaire et scientifique que j'évoquais déjà  tout à l'heure à propos du lac Manzala, Bonaparte confia la direction d'une des commissions d'exploration du pays, on peut lire (Volume 3, Antiquités - Mémoires I, p. 64) :

   "Après avoir attiré les oiseaux dans le piège, on fait tomber sur eux deux nappes de filet : le mouvement de ces nappes est semblable à celui de deux volets fermés ensemble et brusquement ; les chasseurs l'opèrent en tirant avec vivacité une corde arrangée pour produire cet effet."

   L'opération terminée, après avoir dégagé les animaux emprisonnés et se débattant, il ne restait plus, comme vous pourrez vous en rendre compte, amis lecteurs, si vous vous reportez ci-dessus au dessin du registre situé tout au bas de la paroi de la chapelle funéraire de Ti, qu'à les amener dans une des cabanes des hommes des marais, de les plumer, de les dépecer ; puis, de les rôtir ...

Ou, relativement court répit, de les entreposer dans des fermes destinées à leur permettre de se reproduire.

   Quoi qu'il en soit, en bout de course, d'une manière ou d'une autre ...

(Henein : 2001, 237-48 ; Montet : 1914, 145-53 ; id. : 1925, 42-65 ; Vandier : 1969, 322-30)