Ténèbrax

Publié le 15 mai 2010 par Desiderio

J'aborde ici un nouvel aspect de la bande dessinée. On parle souvent de BD franco-belge et l'on néglige énormément le fait que la BD a été avant tout franco-italienne dans les années soixante et septante — tout comme le cinéma. Durant les années soixante, on a tenté à plusieurs reprises de créer un magazine de bandes dessinées pour adultes, cela a presque toujours échoué. Le premier fut V-Magazine qui ne dura que quelques numéros en 1962. Mais dans V-Magazine figurait Barbarella, publiée en album en 1964. Son auteur Jean-Claude Forest se retrouve rédacteur en chef d'un nouveau magazine, Chouchou, qui lui aussi ne dépassa pas l'année. C'est dans ce périodique que furent publiés les deux premiers épisodes de Ténèbrax, la première collaboration entre Lob et Pichard. Le troisième épisode inédit fut publié en 1965 dans la toute nouvelle revue Linus en Italie, puis bien plus tard en album en 1975 à la SERG. Cependant, il existe une suite inédite en France qui se déroule non plus dans le métro de Paris, mais dans celui de Milan. L'Italie a été pendant de longues années le pays refuge des auteurs français qui ne parvenaient pas à se faire publier et inversement, les auteurs italiens comme Mattoti, Buzzelli, Crepax, Pratt, Manara se sont faits éditer en France en premier. La culture bédéiste des deux pays est très proche : les petits formats de Lug venaient d'Italie, un grand nombre d'épisodes du Journal de Mickey sont d'origine italienne durant ces années et Charlie mensuel a été la déclinaison de Linus mais à la française. L'Italie a été une sorte de miroir de la France, ou inversement. Par exemple, Blanche-Epiphanie de Lob et Pichard — une parodie de roman-feuilleton — a d'abord été publiée en Italie avant de trouver fortune en France. 

Qu'est-ce que Ténèbrax ? D'abord un mégalomane fou et tortionnaire qui veut conquérir le monde entier (rien que ça !) Ce n'est pas très original, me direz-vous. Ce qui l'est plus, ce sont ses moyens : il a construit un réseau parallèle au réseau de métro parisien et il détourne les rames à l'aide de rats géants afin d'emprisonner l'humanité dans des cages. On trouve alors des mythes puissants de la littérature populaire :
— le thème du souterrain, source de dangers ;
— le rat comme espèce rivale de l'homme et porteur de maladies ;
— le savant fou qui veut tout contrôler ;
— le mal présent dans la réalité la plus quotidienne (le métro).
C'est une histoire des années soixante et je crois qu'elle n'aurait pas pu être racontée à un autre moment, mais elle reprend tous les poncifs de la littérature populaire antérieure au second degré.

Le portrait du personnage principal, le méchant, est mis en avant : lunettes noires (on ne doit pas voir son regard, le mal est toujours mystérieux), boutons de manchettes (on ne songeait pas alors aux Rolex), pochette élégante et costume noir cintré, oreilles pointues à la Monsieur Spock. Ne pas oublier la petite mèche qui peut faire penser à un point Godwin. On croirait presque au personnage du docteur Folamour exactement contemporain, mais sans le fauteuil roulant. Le méchant est réussi et il concentre tous les traits d'un méchant. Notons aussi le nom qui est aussi évocateur que celui de Fantômas, le x représentant ici l'inconnu.

L'un des problèmes de la bande dessinée plus adulte a été de savoir comment s'adresser à des adultes, puisque ceux-ci ne croyaient plus aux histoires que l'on délivrait à leurs enfants, mais ils restaient attachés aux bandes dessinées de leur enfance à eux. L'une des solutions a été justement le second degré : on reprend les mêmes recettes que dans les vieux récits d'avant-guerre, mais on fait comme si on n'y croyait pas. Une autre a été de faire dans la surenchère d'érotisme, mais dans la France de Charles et Yvonne, c'était fort mal vu et l'interdiction était proche. Ténèbrax est au centre de ces contradictions. On peut noter à l'arrière-plan une image totalement sadienne de corps empilés et de fesses bien apparentes, mais c'est parce que l'album est paru quand la société française commençait un peu à se libérer. La couverture annonce les albums plus franchement pornographiques de Pichard, comme Marie-Gabrielle de Sainte-Eutrope ou l'Usine. Il faut retenir les dates : 1964-65 la publication en revue, 1975 l'album. On a affaire à une relecture et Pichard va donner après 1975 seulement dans la pornographie pure.

L'itinéraire de Pichard est très intéressant et il nous amène vers un aspect très méconnu de la bande dessinée : les BD pour filles. Il a commencé dans... la Semaine de Suzette ! Avec un personnage du nom de Miss Mimi (qui était une sorte de girl next door). Des histoires de voisins et voisines donc. Ce qui est aussi intéressant, c'est que Forest avait justement collaboré à des magazines pour filles comme Mireille, Nanon et Nanette, Suzette, etc. Il donne dans Chouchou Bébé Cyanure qui est une préfiguration d'Hypocrite (Bébé Cyanure a été éditée ensuite par Glénat à la même époque que Ténèbrax, c'est une courte histoire de 26 pages). Gillon, que Forest scénarisait pour les Naufragés du temps dans Chouchou (dix ans plus tard repris par France-Soir et Hachette, avant Métal hurlant et les Humanoïdes associés) est l'auteur d'un soap opera insipide, 13, rue de l'Espoir. Les auteurs de la nouvelle bande dessinée pour adultes viennent en fait pour une part de la presse la plus conservatrice et moralisatrice. Pendant des années, ils ont dû écrire ou dessiner des histoires niaises pour filles moins intelligentes que les garçons, et certains comme Pichard ou Gillon ont été dans l'exacte inverse après.

Ce qui me retient dans cet album, c'est aussi un autre aspect : on est dans un style semi-réaliste ou semi-comique. C'est je pense ce qui est le plus abouti chez Pichard, parce que ses albums de la fin me font mourir d'ennui à force de vouloir tout cerner, tout détailler, tout enfermer. Il ne me semble jamais avoir été meilleur que dans ses histoires de Ténèbrax, de Submerman (un super-héros qui vit au fond des mers !) parce qu'alors il ne cherchait pas à devenir un auteur qui ligote ses personnages.