Fragile (Jean Joubert)

Par Arbrealettres


Fragile

Celui qui festoyait aux tables du soleil
A mordu dans la glaise étroite du tombeau,
Celui qui déchiffrait le langage de l’eau
Meurt d’une étrange soif aux plages sans sommeil,

Celui pour qui l’amour était grâce première
Alliant à la chair un parfum de lilas
Dérive lentement aux sables des deltas
Vers le partage et la fureur aux nuits de mer,

Celui qui promettait ne s’est pas retourné,
Celui qui savait vivre oubliait son destin
Et qui se croyait juste a laissé le chemin,
S’égare souriant vers les lances dressées.

L’eau des fontaines fuit une terre débile
Que fuient la feuillaison, la colombe et le cerf.
Le vent bâtit ses cathédrales de poussière,
Bras nus, dans les faubourgs fantômes d’une ville.

Et si l’amour déploie sur le lit dévasté
Son beau trésor de pluie, ses gestes de printemps,
Sa faiblesse et sa force, aux portes des amants,
La lampe basse file et les loups sont postés.

(Jean Joubert)

Illustration: Giacometti