Le dernier mort de Mitterrand, de Raphaëlle Bacqué

Publié le 23 mai 2010 par Jlhuss

Vous ignorez les précédents ouvrages de Raphaëlle Bacqué  ? De cette journaliste du Monde  vous  n’avez à l’esprit que ses interventions télévisées chez Yves Calvi ? Elles y sont toujours  marquées de clarté, de pertinence, d’acuité dans l’observation de notre politique et de ses acteurs. A toutes ces qualités son récent livre Le dernier mort de Mitterrand ajoute le sens de la progression dramatique et de la réflexion filée sur « la fragilité du cœur des hommes ».
Pour mener l’enquête sur le suicide de François de Grossouvre, ami intime et conseiller du Président, l’auteur puise aux nombreux témoignages de ceux qui l’ont approché, sans négliger de nourrir « cette plongée dans les années glorieuses puis crépusculaires du mitterrandisme » à quelques bonnes études parues sur cette période. Mais le livre s’ouvre sur la rencontre de la journaliste elle-même avec Grossouvre, qu’elle vient interviouver en son appartement du quai Branly. Grossouvre lui semble sombre, amer  : « Des accusations véhémentes surgissaient de sa bouche où l’on distinguait clairement les mots argent, voleur, trahison, mort. Je finis par lui demander : ‘Mais enfin, vous êtes bien toujours conseiller à l’Elysée ?’  Il martela le sol de sa canne en lançant cette phrase que je ne compris pas, sur le coup : ‘Le secret de ma relation avec Lui se tient là-dessous.’ »  Là-dessous, c’est l’appartement où vit incognito la « seconde famille » du Président : Mazarine et sa mère…

Nous sommes en 1991, Grossouvre a 73 ans, et trois années à vivre -survivre- dans le dépit amoureux, jusqu’à ce soir du 7 avril 94 où, dans son bureau capitonné de l’Elysée, ce collectionneur d’armes s’appuie sous le menton le canon d’un revolver. « Sa mort tragique, note l’auteur à la fin du prologue, a signé le crépuscule d’une époque. Le constat des illusions perdues. La cruauté d’un idéal dévoyé. » Peu après celui de Pierre Bérégovoy et la crise cardiaque de Roger-Patrice Pelat, un an avant le décès de Mitterrand lui-même vaincu par son cancer, le suicide de Grossouvre sonne comme le glas du beau rêve de « changer la vie », si tôt passé de vie à trépas aux mains de « socialistes rassasiés ».
Il faut à Raphaëlle Bacqué vingt-deux courts chapitres pour retracer la marche de Grossouvre à la mort. Les trois premiers, prenant le roman par la fin, nous plongent dans le bruissement affolé qui s’empare du Palais quand le drame est découvert par « Marcel » : « Il a entendu ce bruit qui claque, cauchemar des gardes du corps. En ouvrant la porte du bureau, l’officier est pris d’une nausée. Grossouvre est assis dans son fauteuil. Les jambes encore croisées. Mais le haut du crâne a été emporté. Dans sa main, il tient encore un revolver, un 357 Magnum Manurhin. Il y a du sang partout, des éclats de cerveau, sur le bureau, sur les murs et jusqu’au plafond ».  Effroi de Mitterrand. Fièvre des conseillers. Peur du scandale. On ordonne aussitôt le transfert du corps au Val-de-Grâce : « Les Japonais ont un nom pour ces suicides accusateurs où l’on se tue dans un lieu qui désigne le vrai fautif : le seppuku. » Fouille préventive de l’appartement du quai Branly. Tout est en place pour la version officielle : Grossouvre, dépressif, a devancé les désastres de l’âge.
Certes, « depuis des mois, le vieil ami de François Mitterrand, son ancien conseiller, le président des chasses à Chambord, Marly et Rambouillet, menaçait de tout dire sur la corruption des proches du chef de l’Etat. De livrer ses archives. De publier ses Mémoires. »  Raphaëlle Bacqué évoque furtivement la rumeur de l’assassinat, mais ne la retient à aucun moment. Les 18 chapitres suivants (IV-XXI) démontent le long processus amoureux qui va lier puis délier les deux hommes pendant trente-cinq années : le « coup de foudre » de l’hiver 1959, dans un restaurant parisien où Mendès France les fait se rencontrer ; l’épanouissement d’une affection cimentée par le secret des doubles vies, la complémentarité des caractères, la communauté de goûts provinciaux, les relations et la fortune de l’homme d’affaires mises au service de l’ami pour la conquête du pouvoir ; puis, une fois l’Elysée conquis, le lent délitement, les rancoeurs, jusqu’au délire de jalousie de l’éminence grise supplantée, dénigrée par les jeunes loups, disqualifiée par ses propres excès, soupçonnée de passer à l’ennemi durant la cohabitation, Grossouvre broyé dans le terrible jeu de cour orchestré par le Roi malade.
Sur cette trame tragique, quasi shakespearienne, se brode l’éternelle comédie du pouvoir quand il devient une griserie sans retenue : affairisme, népotisme, caprices dispendieux, écoutes téléphoniques, vigilante sauvegarde des apparences couvrant un immoralisme de bourgeois parvenus quand  le souci du peuple s’est perdu. Tout cela suggéré. Le livre n’a rien d’un pamphlet. Ni dans l’intention ni dans le ton. L’auteur se garde d’accumuler les jugements partisans. On sent l’effort pour rester en sympathie autant que l’histoire le permet. Les portraits élogieux de Mitterrand ne manquent pas, son esprit, sa culture, sa maîtrise, son charme. Il faut d’ailleurs ajouter que Raphaëlle Bacqué n’aborde pas la politique au sens propre. L’objet  de son étude ? Non pas l’analyse de l’action gouvernementale pendant les  années Mitterrand, mais la peinture d’une passion déchue dans les arcanes du trône.
Le vingt-deuxième et dernier chapitre clot la marche aux ténèbres. Le Président proche de sa propre agonie veut absolument assister aux obsèques du vieil ami. François de Grossouvre est inhumé à Lusigny, village de l’Allier où le riche homme d’affaires, faux noble mais vrai « aristocrate » dans les manières, a son château. Mitterrand n’est pas convié ; il vient quand même, exige dans l’église un fauteuil rouge au premier rang ; la famille le tient à l’écart durant toute la cérémonie. Puis les mois passent. Le président, hanté par sa propre sortie, parle de moins en moins de l’ami disparu. Et le temps se referme sur la mémoire d’un homme que sa mort romanesque sauvera peut-être de l’oubli -et ce livre y contribuerait : « A l’Elysée, son bureau et son secrétariat ont été transformés en une salle de réunion confortable, encore utilisée aujourd’hui. Personne ne se souvient plus très bien de l’homme qu’il était mais tout le monde sait qu’il s’est suicidé là. Les palais n’oublient pas une affaire pareille. Au fond, c’est la seule façon qu’il ait trouvée pour continuer à exister dans l’histoire de ce président follement aimé. Il est, à tout jamais, le dernier mort de Mitterrand. »

Arion

______________________________________

La z’ique du jour :