La vieille femme et la mer

Publié le 26 mai 2010 par Jlhuss

Longtemps, quand on demandait à Jeanne pourquoi elle était allée se risquer seule sur la jetée ce soir de tempête, avançant fragile dans les assauts des vagues et du vent, son regard se perdait au loin en une rêverie dont elle gardait la clé. Une petite sœur de charité la promenait dans le parc ou jouait avec elle aux dominos dans sa chambre. « Jeanne a sa tête quand ça lui chante. C’est une aimable personne, docile en général, sombre par éclairs, souvent à l’approche de la nuit. »

Qui s’intéresse aux mutilés de la raison commune ? mieux enfermés dans leur boîte crânienne qu’entre les murs de ces « maisons » où on les protège pour ne plus les voir. Jeanne  m’intéressait, depuis l’année passée, depuis ce fait d’hiver oublié déjà, rapporté dans le journal en ces termes :

« La vieille femme et la mer. Audierne. Une femme de 76 ans, Mme Jeanne Desormets, serait sans doute morte noyée, vendredi soir, sans l’intervention de M.Le Vialic. Ce jeune Quimpérois sortait du restaurant Au Roi Gradlon et regagnait vivement son véhicule, quand il a vu une frêle silhouette sur la digue du Raoulic. La tempête, qui sévissait encore hier, faisait rage vendredi avec une violence particulière. La vieille dame avançait sur l’étroit muret battu par le vent et les vagues. Le jeune homme s’est élancé, a pu la saisir à temps et l’a reconduite chez elle dans sa voiture. Accès de démence ? Drame de la solitude ? Mme Desormets ne veut pas expliquer son geste.  Elle est actuellement en observation à l’hôpital d’Audierne. »

Je venais voir Jeanne chaque mercredi depuis un an dans l’institution où elle avait été placée. Elle ne manifestait à mon arrivée ni joie ni déplaisir. Son regard s’arrêtait un instant sur moi puis allait se fixer au loin. Je ne lui posais jamais de question. Je parlais, et je savais qu’elle écoutait. Je sentais son esprit à l’affût du mot-clé, du sésame. Je finirais par le trouver.
La petite sœur m’aimait bien. J’apportais des madeleines, des nouvelles du monde, une gaieté sans tapage, la conviction que la vie peut avoir de la saveur même dans la disgrâce. Et moi, j’étais reconnaissant à la religieuse de ne pas fourrer Dieu là-dedans, de le laisser un peu dans son coin, comme lui dans le nôtre : à chacun ses affaires.

Un mercredi de septembre, comme elle promenait Jeanne dans son fauteuil par les allées du parc, la sœur me dit : « Monsieur Le Vialic, est-ce que je peux vous abandonner un petit quart d’heure ? Je dois aller réceptionner des fournisseurs… Madame Desormets, je vous laisse en bonne compagnie, soyez sage ! » La vieille dame ne broncha pas, gardant le regard fixé  sur la grille du fond. Je compris qu’une occasion s’offrait pour le mot-clé. C’était maintenant. Je me souviens d’avoir dit à peu près :

«  Jeanne, ce vendredi je suis allé sur la digue. Jour anniversaire… J’ai pensé à vous. Mieux, j’ai voulu faire comme vous, être vous. Mer démontée, ciel de cafard, houle de colère, vagues à vous emporter sur un faux pas. Et je me répétais, en avançant sur un pied : Tu es vieux, très vieux, toute une vie derrière, joies et peines, rien devant, rien que ce chemin étroit jusqu’au précipice. Plus personne autour, beaucoup de morts, beaucoup d’indifférents, tout le poids du ciel sur une tête qui se relâche clou à clou comme la toile d’un vieux siège. Et j’avançais sur le muret, chancelant comme vous, Jeanne, à la merci d’une bourrasque, et c’était bon, oui, je crois que j’en aurais voulu à qui m’aurait alors  porté secours. Je jouais ma vie à son vrai prix : un accident du hasard. Défi de la rendre avant qu’elle ne me soit reprise.  La rendre en toute liberté avant qu’on ne me l’arrache par lambeaux. »

Le regard de Mme Desormets avait quitté le fond du parc, et fixait ma bouche avec intensité. Nous sentions elle et moi que le mot-clé n’était pas dit encore, tout proche, prêt à surgir -ou à retourner aux profondeurs sur une maladresse.

« Eh bien, Jeanne, vous savez ce qui m’a fait redescendre du muret et rebrousser chemin le dos courbé contre le vent, résolu à reprendre la route, à  rendosser le paquet, à redevenir jeune ? Un oiseau. Juste un oiseau. Un de ces goélands quelconques, souvent plus friands des ordures de la ville que des poissons de la mer. J’attendais la vague décisive, et j’ai vu l’oiseau, frêle vaisseau de plume roulant dans la tempête, emporté, rebondissant, repris, se coulant, lancé contre l’écueil, l’évitant, jubilant de maîtrise en sa misère : une feuille vaillante, Jeanne, plus fort en sa faiblesse que les vents  acharnés à sa perte. »

Quel mot précis fut le sésame ? Ou quel feu de sincérité ? Je ne sais pas, mais le regard de Jeanne quitta ma bouche pour se planter dans mes yeux. Et, pour la première fois depuis un an, je l’ai vue sourire.

Arion