Les perdants de Jean-Phillipe Querton : un must du roman noir

Par Florianhoudart

Il y a quelques années, alors que je scribouillais encore des textes plus ou moins gores ou plus ou moins romantiques, j'eus une brillante idée : participer au concours de nouvelles de la bibliothèque communale de Soignies. Pour une fois, les petits lots à gagner n'étaient pas là que pour mettre du piment dans le jeu. Parce que voyez-vous, d'habitude, à Soignies, si vous êtes une jolie donzelle capable d'aligner les platitudes, vous avez droit à un véritable gala quand votre beauté est officiellement reconnue par quelques vieux types amateurs de jambonneaux encore mineurs. Par contre, si vous prétendez écrire à dix-sept ans, vous passez pour un jeune un peu fou et peu fréquentable.
Cependant, cette fois-là, j'ai été dignement récompensé de mes efforts : j'ai gagné un livre de Jean-Philippe Querton, auteur dont je ne soupçonnais alors pas encore l'existence. En plus d'avoir adoré ce Poulet aux Olives, j'ai ainsi appris l'existence de Chloé des Lys, mon futur éditeur, et j'ai pu à nouveau trouver mon bonheur dans ce fourre-tout médiatique qu'on appelle Thriller, loin de la bouillie informe d'une Patricia Cornwell. Parce qu'avec Querton, vous savez, même le style est «gastronomique» tant il se savoure plus qu'il ne se dévore, laissant une agréable envie de retenter l'expérience plutôt qu'une vague impression de satiété.
C'est donc avec plaisir que j'ai retrouvé notre auteur et ses "Perdants" après un "Pronunciamiento" palpitant, une "Mortelle Praline" savoureuse mais plus légère et un "Homme à la Chimay bleue" touchant et ingénieux.
La surprise a été au rendez-vous. Dés les premières pages, je peine à reconnaître le Querton que j'apprécie, celui qui jongle avec les mots et les expressions en guise d'apéritif avant de nous servir une petite scène d'action en entrée pour mieux enchaîner sur le plat principal par après. Le Querton que je découvre ici se fait discret pour laisser place à son ou plutôt ses personnages principaux : un certain Monsieur Robert possédant une double personnalité.
Une plume sèche, tranchante nous présente cet être dual. Ici, tous les mots prennent leur sens comme un télégramme en pleine guerre. Il est des romans qui démarrent lentement, construisant leur univers au fil de la lecture pour proposer au lecteur une croisière paisible et lui offrir un peu de vacances. Il en est d'autres qui nous plongent directement dans un monde dérangeant, au travers de scènes aussi brèves qu'efficaces. Vous aurez compris que « Les Perdants » appartient à cette deuxième catégorie. L'histoire que nous raconte Jean-Philippe est tellement abominable que sans son talent, elle en serait certainement peu crédible.
Pourtant, ici, on ne peut qu'y croire. Ce n'est plus un livre qu'on lit mais un album de famille qu'on ouvre. Et la vieille dont le mutisme en dit long se penche sur notre épaule pour nous confirmer que non, on ne rêve pas. Apparaît alors au milieu de tout cela, la petite Aïcha, une lolita d'Orient. Douze ans, l'innocence d'une enfant pour certaines choses, l'esprit retors d'une adulte pour d'autres. Si Robert et sa famille sont une collection de monstres, les autres personnages sont loin d'être des anges. Un parti pris extrêmement dérangeant quand on aborde un sujet aussi grave que la pédophilie mais aussi terriblement salutaire en ces temps où certains intermédiaires auto-proclamés du Seigneur nouent parfois avec leurs enfants de cœur des relations plus qu'étranges. Mais au fond, il s'agit toujours d'une relation maître-élève, exactement comme ici et les clins d'œil à la Lolita de Vladimir Nabokov sont là pour montrer que les perdants est tout aussi contagieux, peut-être même davantage, Robert étant incapable d'intellectualiser ses hauts faits comme le faisait Humbert Humbert à chaque page.
Ce n'est d'ailleurs pas sans raison que j'ai commencé le livre un lundi et qu'il était déjà terminé le lendemain sans même que je m'en rende compte, mes envies pressantes de m'octroyer des pauses répétées au bureau pour pouvoir poursuivre ma lecture y étant sans doute pour quelque chose.
Arrivé à la fin, on ne s'étonne plus. De fin, il ne peut d'ailleurs y en avoir qu'une seule sans quoi cette histoire sordide serait purement gratuite, en dépit de toutes ses qualités d'écriture. Cela aussi, Jean-Philippe Querton l'a bien compris.
Dans "Pronunciamiento", l'auteur maniait déjà avec talent la noirceur et l'audace. « Les Perdants » reprend cet état d'esprit en faisant montre en plus d’une gestion du rythme irréprochable. Il y a donc bel et bien au moins un gagnant dans toute cette histoire : Jean-Philippe Querton.
Si le chiffre et les «mauvais bons sentiments» dictaient un peu moins leur loi en littérature, il est évident que notre homme trouverait une place dûment méritée au rayon Thriller de toutes les bonnes librairies. « Les Perdants » en a tout le potentiel, justement parce qu'il se refuse à prendre ses lecteurs pour des cons en leur donnant de vaines leçons de morale.
Il n'y a donc qu'une chose à dire pour conclure : si vous aimez les romans noirs, les styles qui accrochent tout en évitant le racolage, lisez ce roman et parlez-en à d'autres amateurs du genre. Il le mérite amplement.