Stéphane Guillon : sens de l’humour et sens de l’honneur

Publié le 24 juin 2010 par Sylvainrakotoarison

En conclusion des nombreuses polémiques qui ont émaillé cette année sur France Inter, la chronique de Stéphane Guillon ne sera pas reconduite pour 2010-2011. Et tout le monde y gagne : l’humoriste qui était un peu trop à l’étroit, la station qui pourra se consacrer à des enjeux bien plus importants (le numérique par exemple), et enfin, les auditeurs, témoins impuissants d’une lutte interne qui ne les concernait pas.

Il y a un véritable mystère autour de Stéphane Guillon et d’Internet. J’avais rédigé un article il y a plus de deux mois pour évoquer les conditions de départ de Stéphane Guillon de France Inter. À ma grande surprise, cet article a eu un très grand nombre de lecteurs, tant sur Agoravox que sur Le Post (qui a atteint il y a quelques jours les 37 000 lectures !).
Et je me pose donc la question : pourquoi tant d’internautes considèrent-ils Stéphane Guillon comme un personnage essentiel dans le paysage français ? paysage audiovisuel mais aussi politique ? que ce soit pour le soutenir ou pour le contester ?
Même les médias traditionnels en font un sujet d’information essentielle, tant "Le Nouvel Observateur" que "Le Monde", pour n’en citer que deux. Une information suivie minutes après minutes, aussi importante que l’attentat du 11 septembre 2001 ou qu’une guerre au Moyen-Orient. Si je rajoute les cris de basse-cour footballistique, j’ai vraiment l'impression que la hiérarchisation des informations en prend un coup, alors qu’au même moment, des meurtres sont perpétrés en grand nombre aux frontières très sensibles entre le Kirghizstan et l’Ouzbékistan, meurtres qui n’ont rien à voir avec un conflit ethnique mais qui pourraient dégénérer en nouvelle poudrière aux côté de l’Afghanistan et du Pakistan.
J’avoue qu’en écrivant (une fois encore) sur le sujet, je participe moi aussi, heureusement à une très modeste échelle, à cet échauffement déraisonnable.

L’humour ne fait pas un projet politique
Stéphane Guillon n’est qu’un humoriste. En mettant la négation "ne…que", on pourrait croire que je sous-estime son rôle, mais en fait, non, je pense qu’un humoriste, c’est généralement un personnage qui rend la démocratie plus saine. Mais je l’ai mise (la négation) car il n’est pas un homme politique, il n’est pas un philosophe, il n’est pas un penseur. Il n’a jamais prétendu l’être. Il est seulement un humoriste. Rien qu’un humoriste. Tout un humoriste. Généralement consciencieux : il fait bien sa revue de presse matinale, repère les "failles du système" et les emballe à sa sauce.
Bon, c’est vrai ensuite, on peut épiloguer sur son talent ou pas. J’ai rarement ri mais ce n’est pas le premier ni le dernier humoriste reconnu qui me laisse indifférent. C’est une question de saveur et il est clair qu’il a son public. En matière de goût humoristique, je ne suis de toute façon pas un référent.
Là où la colère pointe mon nez, c’est quand on hisse Stéphane Guillon à la cime de la liberté d’expression. Ou liberté de rire. Drôle de porte-drapeau. Lui-même n’a jamais prétendu n’être que lui-même mais en disant crûment des choses abominables qui, sous le coup de la provocation et de l’humour, peuvent passer un peu mieux, il s’est fait naturellement le porte-parole d’une certaine catégorie de personnes qui, elles, pensent réellement ce qu’il dit.
Il suffit de voir les réactions à sa chronique après la catastrophe de Smolensk et son "rêve" de la disparition accidentelle de Nicolas Sarkozy pour l’illustrer. J’imagine bien que Stéphane Guillon n’a jamais souhaité la mort du Président de la République, mais ceux qui l’applaudissent ?
C’est cela qui me fait un peu peur.
Sans doute on pourrait retrouver cette même ambiguïté avec les vieux sketchs de Coluche quand il traitait les arabes de fainéants par exemple : premier degré ? second degré ? lard ou cochon ? à chacun son interprétation, en sachant que l’ambiguïté peut soit rassembler soit au contraire repousser. Il y a toujours intérêt pour l’humoriste à laisser planer le doute. C’est pour cela d’ailleurs que Dieudonné n’est plus vraiment drôle : le doute n’est pas permis, avec lui.
Maintenant, nous arrivons à la fin d’une année pour une radio, France Inter.
Renouvellement sur fond de polémiques
Comme chaque année, la grille de l’année qui suit est renouvelée. C’est, pour les radios, un exercice très important et fort délicat. Les erreurs de programmation peuvent coûter cher à une station. On se souvient par exemple de l’éviction de Philippe Bouvard en septembre 2000 des "Grosses Têtes" et RTL a finalement dû le rappeler en catastrophe en février 2001 après une chute vertigineuse d’audience. Pour le directeur de France Inter, Philippe Val, c’était son épreuve du feu, la première grille sous son sceau.

Pendant la chronique de Stéphane Guillon, l’audience était au rendez-vous et était même exceptionnelle. Un peu trop forte même pour la station qui invitait ensuite les personnalités politiques brocardées. Mais paradoxalement (car une radio aime faire de l’audience), elle a mobilisé beaucoup trop les esprits en interne pour que ce fût constructif.
Il est bon de rétablir quelques éléments d’exactitude.

Droit du travail
Stéphane Guillon n’a jamais été licencié ni limogé par Radio France (Didier Porte non plus). Sa rémunération est par cachets et son contrat ne dure que le temps de la grille, comme la plupart des animateurs de radio. Par conséquent, son contrat finissait normalement ce 23 juin 2010, dernière chronique de l’année 2009-2010.
Le Code du travail est cependant assez ambigu pour ce genre de travail si le contrat est renouvelé souvent (voir l’émission de Philippe Bouvard, par exemple, sur RTL, qui dure depuis avril 1977). En effet, c’est en quelque sorte équivalent à un contrat à durée déterminée sans arrêt renouvelé, ce qui n’est pas vraiment acceptable du point de vue du droit, plaçant le "travailleur" dans une précarité permanente.
Cela dit, ces mêmes travailleurs ne sont pas vraiment à plaindre, les rémunérations sont plutôt élevées (il est vrai que celle de Stéphane Guillon est restée très "raisonnable") et la notoriété que leur confère l’antenne les aide à démarrer d’autres activités rémunératrices (spectacles, livres, disques, DVD, conférences etc.).
Prenons maintenant quelques considérations.
Considérations politiques : Stéphane Guillon a-t-il été exclu de la nouvelle grille pour raison politique ? c’est-à-dire, pour l’empêcher de parler, d’apporter une opinion ?
Ceux qui le pensent évoquent même la procédure de nomination du président de Radio France. Que ce soit Jean-Luc Hees ou n’importe quelle autre personnalité (même dite de gauche), le président de Radio France (et bientôt celui de France Télévisions) aura toujours ce procès d’intention d’allégeance vis-à-vis de l’Élysée. Quand on lit les cahiers de Michèle Cotta, ancienne présidente de la Haute Autorité de l’audiovisuel en 1982 (et à ce titre, toute première patronne d’un organisme de régulation de l’audiovisuel prétendument indépendant), on voit bien que les liens entre le pouvoir exécutif et les médias ont toujours été hypocrites et les pressions ont toujours existé, aujourd’hui pas moins mais pas plus qu’avant, quelle que soit la procédure de nomination. De plus, Jean-Luc Hees étant un journaliste, son souci d’indépendance est à la mesure de son ego (ce qui est naturel et sain).
Autre argument : Stéphane Guillon s’en est pris au pouvoir exécutif, à des ministres (Éric Besson particulièrement) ou même à Nicolas Sarkozy. Mais il s’en est pris aussi à des leaders de l'opposition, Martine Aubry et à Dominique Strauss-Kahn, c’est d’ailleurs grâce à ce dernier qu’il s’est fait connaître et que l’audience de France Inter a fait un bond. Le fait que des humoristes s’en prennent aux personnalités politiques est plutôt de bonne guerre. Combien de personnes politiques rêveraient-elles de passer aux "Guignols de l’Info", gage de notoriété ? Lorsqu’on s’expose, il faut être beau joueur, c’est vrai. Pas dans n’importe quelle condition sans doute, pas quand la vie privée est atteinte par exemple (ce qui n’a rien à voir avec un discours politique).
Justement, si Stéphane Guillon devait avoir été privé de chronique pour raison politique, il l’aurait été depuis belle lurette : depuis les propos insultants et machistes contre Martine Aubry par exemple, qui en a été particulièrement affectée même si (contrairement à DSK), elle n’en a rien laissé paraître à l’antenne. Le fait que Jean-Luc Hees et Philippe Val aient renouvelé le contrat avec Stéphane Guillon pour 2009-2010 alors que Jean-Paul Cluzel pourrait imaginer n’avoir pas été reconduit à cause des polémiques suscitées par ses chroniques montre à l’évidence que l’enjeu n’a rien à voir avec une certaine expression politique.
Considérations internes à Radio France : Lorsque Jean-Luc Hees dit dans "Le Monde" du 24 juin 2010 que « l’humour ne doit pas être confisqué par de petits tyrans », c’est justement pour dire que l’humour de Stéphane Guillon n’a aucune finalité politique ni idéologique (au contraire de Dieudonné, par exemple). Sa chronique semait une terreur déraisonnable non seulement dans la classe politique (en révélant de secrets de vie privée des personnes, notamment à propos d’Éric Besson) mais également chez son employeur (en le dénigrant systématiquement).
Car c’est là où les choses sont claires. Si le contrat n’a pas été renouvelé, ce n’est pas pour des raisons politiques (il suffit d’écouter quelques ténors de l’UMP pour comprendre que France Inter n’est pas une maison inféodée au pouvoir, et il suffit même d’aller demander aux journalistes qui contestent leur directeur Philippe Val), c’est tout simplement parce qu’à longueur de chroniques, Stéphane Guillon tapait sur ses supérieurs hiérarchiques.
Humour versus honneur
C’est en tout cas la raison officielle invoquée qui a le mérite d’être franche, car elle expose aussi publiquement un amour-propre pas forcément facile à étaler en public. Jean-Luc Hees y met même une question personnelle : « J’ai un certain sens de l’honneur et je ne peux accepter que l’on me crache dessus en direct ». En clair, il n’est pas masochiste : payer quelqu’un pour se faire déglinguer, ce n’est pas son truc, et c’est sans doute le truc de personne.
Stéphane Guillon fait partie de ces "travailleurs" privilégiés qui ont suffisamment d’aura pour être libres professionnellement. Libres d’aller voir ailleurs. Mais pourquoi serait-il traité différemment d’un autre travailleur ? La moindre des choses est de ménager ceux qui alimentent son compte à la fin du mois. C’est la première raison d’une rémunération, et c’est ordinaire lorsque c’est fait de façon transparente (de façon déclarée etc.).
Pourquoi donc serait-il défendu par ceux qu’il méprise dans certaines chroniques (comme celle concernant les singes vaccinés qui aurait été drôle si elle n’avait pas été prise au sérieux par de nombreux "incrédules" crédules) ?
The show must go on
Nul doute que ceux qui ont aimé Stéphane Guillon pourront le réécouter très prochainement. Il semblerait que quelques stations concurrentes seraient déjà prêtes à y mettre le prix pour le "récupérer" (je leur souhaite d’ailleurs bien du plaisir).
De grâce, ne disons pas que nous ne sommes pas en démocratie. Il fut un temps pas si éloigné où Thierry Le Luron fut réellement interdit d’antenne dans tous les médias après avoir "surpris" (avec un gros mot, le fameux « L’emm…dant, c’est la rose ») en direct dans une émission de Michel Drucker. À l’époque, François Mitterrand avait été intraitable et Thierry Le Luron n’avait pu bénéficier de la télévision que pour avoir un hommage… après sa mort. La démocratie a toujours progressé.
Stéphane Guillon sera toujours là, dans le paysage audiovisuel, et c’est tant mieux pour lui. Et c’est tant mieux pour Radio France que cette société publique puisse se focaliser sur des sujets autrement plus importants que quelques plaisanteries de potaches.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (24 juin 2010)
Pour aller plus loin :
Le crash de Stéphane Guillon.
Guillon heureux quitte enfin France Inter (par Olivier Bailly).
Jean-Luc Hees.
Philippe Val.
Les singes de Stéphane Guillon.
Un humoriste très troll.

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/stephane-guillon-sens-de-l-humour-77417