Alma s’en va

Publié le 30 juin 2010 par Christian Cottet-Emard

(Nouvelle en mini-feuilleton)

La version intégrale de cette nouvelle que j'ai écrite à la fin des années 1990 est parue en deux épisodes dans le n° 16 (janvier 2000) et le n° 17 (avril 2000) de la revue Le Jardin d'essai et aux éditions Orage-Lagune-Express qui en conservent l'entier copyright. Tous droits réservés.

1

« Je ne me souviens de rien d'autre » répondis-je au major qui arpentait les abords de l'épave encore odorante de mer. Ses bottes crissaient dans le sable encore vierge de toute trace à cette heure matinale, hormis celles de la jeep dans laquelle attendaient deux soldats. L'un écrivait sur un calepin et l'autre scrutait la mer.


« Mon ordonnance va vous raccompagner, proposa le major. J'ai encore à faire ici. »
Les yeux du soldat glissèrent de la mer vers les miens. Je compris tout de suite qu'il savait que j'avais pris quelque chose dans l'épave et que je n'en avais rien dit au major.
« Je préfère rentrer à pied car me lever tôt me donne mal à la tête. »
2

« Reprenons votre déposition, voulez-vous ? Vous avez déclaré : " j'ai été réveillé dans la nuit par un bruit qui semblait venir de la plage. J'ai eu du mal à me rendormir. "

— Oui.
— Vous n'êtes pas allé voir ?
— Si, après.
— Après avoir été réveillé ?
— Oui.
— Je reprends la suite de votre déposition. Vous dites : " j'avais réussi à retrouver un peu le sommeil lorsque la chambre s'est emplie d'une drôle d'odeur, à peine perceptible, inhabituelle, mais tenace. " C'est à ce moment que vous êtes allé voir ?
— Oui, je me suis levé. J'ai d'abord cru que je rêvais.
— Vous rêvez à des odeurs ?
— Souvent.
— Moi, cela ne m'est jamais arrivé. Je vois des images mais je ne sens jamais rien. »
Le major s'approcha de la fenêtre et regarda dehors. Il se tut un moment et alluma une cigarette. Il était las, indifférent, et cette histoire l'ennuyait. Seule la fumée l'intéressait, et le vide reposant où elle s'en allait.
« Cette odeur, essayez de me la décrire un peu plus ; " plutôt agréable ", dites-vous.
— Oui. Comme le parfum d'un arbre en fleur.
— Nous sommes en hiver, coupa sèchement le major. Oui ? Gildo ? Qu'est-ce qui vous arrive ? »
L'ordonnance s'était arrêté de taper à la machine. Son regard se planta un court instant dans le mien et m'inspira un profond malaise.
« Allons, cessez de rêvasser et notez ! »
Le crépitement de la machine à écrire reprit.
« Vous avez rêvé. Vous êtes un poète et vous rêvez de fleurs en hiver, c'est normal... »
Sur ces mots, le major alluma une deuxième cigarette.
« Peut-on savoir ce qui vous amuse ?
— Les poètes qui rêvent de fleurs » ne puis-je m'empêcher de répondre au major.
« Bien. Bien, bien... Ce sera tout pour aujourd'hui. Gildo, raccompagnez monsieur. »
L'ordonnance m'ouvrit la porte. Je ne pus soutenir son regard dans lequel je lisais : « je ne suis pas dupe ... »

(À suivre...)

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