A rebours III

Par Hiram33

XIV

La faiblesse de des Esseintes était déjà grande et il se demanda si elle n’allait pas s’accroître et l’obliger à garder le lit. Il se rappela que l’un de ses amis, jadis bien malade, était parvenu, à l’aide d’un sustenteur, à enrayer l’anémie. Il dépêcha son domestique à Paris, à la recherche de cet instrument. Grâce à ce sustanteur, la névrose de des Esseintes stationna. Il voulut finir de ranger ses livres mais la fatigue l’en empêcha alors il demanda à son domestique de le faire à sa place en suivant ses ordres. Des Esseintes ne croyait pas aux écoles en littérature et seul le tempérament de l’écrivain importait. Il avait naguère adoré le grand Balzac, mais en même temps que son organisme s’était déséquilibré, que ses nerfs avaient pris le dessus, ses inclinations s’étaient modifiées et ses admirations avaient changé. Depuis son départ de Paris, il se détournait le plus possible des tableaux et des livres dont les sujets délimités se reléguaient dans la vie moderne. Chez Flaubert, il préférait « La Tentation de Saint Antoine » à « L’Education sentimentale », chez Zola « La Faute à l’abbé  Mouret » à « L’Assommoir ». des Esseintes pensait que lorsque l’époque où un homme de talent est obligé de vivre, est plate et bête, l’artiste est, à son insu même, hanté par la nostalgie d’un autre siècle. Après les maîtres, Flaubert, Zola, Goncourt, des Esseintes s’adressait à quelques écrivains que lui rendait encore plus propices et plus chers, le mépris dans lequel les tenait un public incapable de les comprendre. Il aimait Verlaine. Des Esseintes relisait souvent ce livre de « Sagesse » et se suggérait devant ses poèmes des rêveries clandestines. Des Esseintes appréciait d’autres poètes comme Tristan Corbière qui avait écrit « Les Amours jaunes ». Il aimait également Théodore Hannon, un élève de Baudelaire et de Gautier, mû par un sens très spécial des élégances recherchées et des joies factices. Il s’était écarté des œuvres de Gautier et de Leconte de l’Isle. Afin de jouir d’une œuvre qui joignît, suivant ses vœux, à un style incisif, une analyse pénétrante et féline, il lui fallait arriver au maître de l’Induction, à ce profond et étrange Edgar Poe, pour lequel, depuis le temps qu’il le relisait, sa dilection n’avait pu déchoir. Avec une fascination atroce, Poe s’appesantissait sur les actes de l’épouvante, sur les craquements de la volonté, les raisonnait froidement, serrant peu à peu la gorge du lecteur, suffoqué, pantelant, devant ces cauchemars mécaniquement agencés de fièvre chaude. Maintenant que la névrose de des Esseintes s’était exaspérée, il y avait des jours où ces lectures le brisaient, des jours où il restait, les mains tremblantes, l’oreille au guet, se sentant, ainsi que le désolant Usher, envahi par une transe irraisonnée, par une frayeur sourde. Alors, il s’adressait à Villiers de l’Isle-Adam, dans l’œuvre éparse duquel il notait des observations encore séditieuses, des vibrations encore spasmodiques, mais qui ne dardaient plus, à l’exception de sa Claire Lenoir du moins, une si bouleversante horreur. Des Esseintes se dit qu’il existait donc peut de livre qu’on puisse relire. Il appréciait Mallarmé. Un fragment de l’Herodiade, le subjuguait de même qu’un sortilège, à certaines heures. De toutes les formes de la littérature, celle du poème en prose était la forme préférée de des Esseintes. Bien souvent, des Esseintes avait médité sur cet inquiétant problème, écrire un roman concentré en quelques phrases. Alors les mots choisis seraient tellement impermutables qu’ils suppléeraient à tous les autres. Le roman, ainsi conçu, ainsi condensé en une page ou deux, deviendrait une communion de pensée entre un magique écrivain et un idéal lecteur. Des Esseintes se dit que sa bibliothèque ne s’augmenterait jamais plus. Après Mallarmé la littérature ne l’intéressait plus. Elle avait décliné.

XV

Des Esseintes dut arrêter d’utiliser le sustenteur. La maladie reprit sa marche. Il eut des hallucinations de l’ouïe. Il entendait à nouveau les œuvres jouées lors des cérémonies religieuses chez les jésuites. En cela aussi, des Esseintes estimait qu’il y avait décadence puisque les églises avaient fini par tolérer d’infâmes musiques par désir de recettes. En fait de musique religieuse, des Esseintes n’approuvait réellement que la musique monastique du moyen âge. D’autre part, la musique profane est un art de promiscuité lorsqu’on ne peut la lire chez soi, seul, ainsi qu’on lit un livre afin de le déguster, il eût fallu se mêler à la foule. Il ne se rappelait avec plaisir que certaines séances de musique de chambre où il avait entendu du Beethoven et surtout du Schumann et du Schubert. Un matin, ses hallucinations auditives s’arrêtèrent, il se regarda dans la glace et se reconnut à peine. Sa figure était couleur de terre et i avait des yeux agrandis et liquoreux. Il fit venir son médecin de Paris. En l’attendant, il était saisi parfois d’angoisse, parfois d’espoir. Le médecin arriva, ausculta des Esseintes, écrivit une ordonnance et partit sans un mot. Le domestique de des Esseintes lui fit des lavements. Les boissons nourrissantes prescrites par le médecin excitèrent l’imagination de des Esseintes. Le médecin parvint à dompter ses vomissements et à lui faire avaler, par les voies ordinaires, un sirop de punch à la poudre de viande. Des Esseintes guérit et put se promener. Il voulut changer les couleurs de son cabinet de travail. C’était le retour de ses anciennes préoccupations. Mais le médecin lui ordonna de revenir à Paris pour guérir sa névrose et de tâcher de se distraire comme les autres. Mais pour le médecin c’était une question de vie ou de mort.

XVI

Des Esseintes s’était rendu à Paris et avait consulté d’autres spécialistes qui avaient confirmé l’avis de son médecin. Il devrait abandonner son havre et rentrer en plein dans cette intempérie de bêtise qui l’avait autrefois battu. Il pensait ne pas pouvoir trouver un esprit jumeau bénissant le silence comme un bienfait et l’ingratitude comme un soulagement. Il n’y avait encore que les ecclésiastiques parmi lesquels des Esseintes pouvait espérer des relations appariées jusqu’à un certain point avec ses goûts mais encore eût-il fallu qu’il partageât leurs croyances, qu’il ne flottât point entre des idées sceptiques et des élans de conviction qui remontaient de temps à autre. Des Esseintes haïssent la bourgeoisie et ne se voyait pas la fréquenter. A la fin il implore dieu de prendre pitié d’un incrédule qui voudrait croire.