HADOPI, ou l'échec du paysage culturel numérique français...

Publié le 09 août 2010 par Sid

L

a France semble vouloir bouder l'ère numérique. Quand elle ne s'est pas mise en tête de déclarer la guerre à ce truc étrange que d'aucuns appellent l'Internet. Comme avec HADOPI typiquement. Et ce n'est que maintenant que Jiwa ferme ses portes que certains commencent à percuter que le cap n'est peut-être pas le bon. En attendant, les premiers dégâts sont faits et le train est lancé.

Malgré la mise en place d'un secrétariat d'état chargé de creuser la question, même les plus optimistes retiendront que rien n'a été fait en France pour favoriser le développement d'une économie numérique. Les autres avanceront que la politique mise en place ces dernières années n'a fait qu'enfoncer l'un après l'autre les clous du cercueil, en matière culturelle en particulier.

La disparition de Jiwa, c'est la mort du dernier acteur indépendant français de la musique en ligne, après la main mise d'Orange sur Deezer. D'aucuns noteront qu'il reste Spotify, mais outre le déficit presque chronique de la boîte, elle n'est pas domiciliée sur le territoire. La cause de cette fermeture ? L'impossible satisfaction des conditions ubuesques imposées par les majors, qu'il s'agisse du ticket d'accès au catalogue ou de la rémunération à la lecture. Ce qui poussait les fondateurs de Jiwa à déclarer dès janvier dernier que "les conditions commerciales imposées par les majors font qu'aucun business de musique sur Internet n'est viable"...

Je ne vais pas épiloguer là-dessus, d'autant que Fabrice Épelboin s'est fendu d'un excellent billet sur la question. Mais j'en retire une citation qu'il rapporte de la part d'un utilisateur de Jiwa, directeur du département Internet d'un grand groupe de média :

Puisque c'est comme ça, je vais reprendre mes habitudes et 
pirater des mp3, hors de question de nourrir ces gorets

Et c'est ce qui à mon avis résume bien ce qui est en train de se passer en France. À trop caresser les majors dans le sens du poil avec des DADVSI et autres HADOPI, on étrangle d'une main les seules offres légales nationales dignes de ce nom pendant qu'on pousse de l'autre les utilisateurs vers un marché parallèle. Illégal, forcément. Et ce, qu'il s'agisse de musique ou de cinéma. Car ce n'est pas avec une Carte Musique Jeune à deux-cent euros ou en vendant de la VOD à cinq euros le titre HD pour 24h qu'on va attirer le chaland. En particulier lorsqu'il peut se fournir à volonté sur un tracker privé via un VPN anonymisant, le tout pour la modique somme d'une quinzaine d'euros par mois. Parce qu'aujourd'hui, les seuls à qui profite la situation, ce sont bel et bien ceux qui font tourner ces plate-formes de téléchargement illégal. Avec un costard de Robin des Bois sur mesure en prime. Et ce ne sont pas les folles aventures de Wawa Mania qui viendront me contredire...

Certes, Nathalie Kosciusko-Morizet s'indigne à présent de la situation d'asymétrie de marché que vit la diffusion musicale en ligne. Mais cette dernière n'est que la conséquence naturelle de la politique menée jusqu'alors et sur laquelle elle n'a jamais, à ma connaissance, émis la moindre réserve. Or, à taper sur le consommateur et à renforcer les majors dans leurs positions sans jamais rien leur demander en retour, j'ai du mal à voir à quel autre résultat on pouvait raisonnablement s'attendre. Et la réaction de la SCPP[1] aux propos de NKM ne laisse pas présager que les choses évoluent positivement...

Même si le discours de la secrétaire d'état, qui doit mettre du baume au cœur des dirigeants de Jiwa j'en suis sûr, est intéressant et pleins de bonnes intentions, il reste encore à voir s'il sera suivi des faits... Et si ceux-ci n'arriveront pas trop tard[2]... Je retiendrai néanmoins cette phrase :

pour que la loi Hadopi trouve tout son sens, il faut qu'il
y ai une offre légale de qualité en face qui soit vraiment 
attractive, et c'est vrai qu'aujourd'hui on peine à la
développer

C'est, pour le moins, un doux euphémisme...

Je ne veux pas entrer dans les réflexions sur d'HADOPI, son sens pour autant qu'elle en ait, sa mise en œuvre prématurément à l'existence du contexte qu'elle nécessite, comme l'existence des moyens de sécurisation ou de l'offre légale suscitée. Mais globalement, ce qu'on voit se profiler à l'horizon, c'est la disparition à court terme de l'offre française du paysage culturel numérique au profit des géants étrangers du marché, Apple en tête avec sa plate-forme iTunes. Oui Apple. Celui à qui on n'a même pas été foutu d'imposer une clause d'interopérabilité quand il menaçait de déserter le marché national. Dans ces conditions, j'ai hâte de voir comment va se porter la célèbre exception culturelle française sur un marché dominé par des acteurs de cet acabit.

En tout cas, si on aime l'exception culturelle en France, on n'a pas la culture de l'exception. Fin 2005, à l'occasion des débats autour du DADVSI, on avait eu la formidable opportunité de prendre une position unique et novatrice en adoptant la licence globale. Mais ce ne fut pas le cas, on a préféré faire les moutons, et depuis, c'est un peu descente aux enfers...

Si HADOPI est un exemple flagrant d'échec, annoncé qui plus est, ce n'est malheureusement pas le seul... Ces dernières années ont été constellées d'incidents, plus ou moins graves et/ou comiques, qui montrent bien combien ce pays traîne les pieds quand il s'agit entrer dans l'ère numérique tellement sa classe dirigeante semble ne rien (vouloir) y comprendre. Qu'il s'agisse de faire son technophile en déployant de la machine à voter, de produire du lipdub calamiteux, de porter atteinte aux droits d'auteur quand on s'en fait soi-même le chantre, de lancer des campagnes stériles à la Facebook à plusieurs centaines de milliers d'euros, de mettre en ligne des sites de campagne du siècle dernier, de prôner le filtrage du net sous prétexte de lutte contre la pédopornographique, de vouloir interdir l'anonymat sur le net pour régler ses propres déboires ou d'espérer du service public qu'il donne l'exemple de l'interopérabilité, il n'y en a pas un pour rattraper l'autre...

Et je n'ai même pas envie de m'étendre sur le tristement célèbre site France.fr qui, du haut de ses 1,6 millions d'euros et sa dizaine de serveurs, s'est montré incapable d'absorber ses cinquante-mille premiers visiteurs[3]. Presqu'un mois plus tard, il ne s'en est toujours pas remis... On en rigole encore de l'autre côté de l'Atlantique...

Bref, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce pays quand il s'agit d'embrasser Internet ou d'encourager le développement d'une véritable économie numérique. Le côté positif de cette approche cependant, c'est qu'en continuant sur cette voie, ça permettra de maîtriser les budget de cyberdéfense... En limitant les intérêts français à défendre sur le net...

Notes

[1] Société Civile des Producteurs Phonographiques.

[2] Pour ce qui est de Jiwa, c'est plié...

[3] À moins que ce ne soit la faute des chinois...