Interview Damien Personnaz : “Sept oasis des mers”

Par Manus

Interview Damien Personnaz : “Sept oasis des mers”

Interview Damien Personnaz : “Sept oasis des mers”

“Le voyage et l’écriture m’ont toujours collé à la peau. Le voyage me comble parce que j’ouvre mes sens. L’écriture m’égratigne parce que je les interroge sans cesse.”

Damien Personnaz alimente le blog  “Iles lointaines”, mais est aussi écrivain, journaliste et géographe.

Il a travaillé pendant vingt ans à la Croix Rouge internationale , et comme porte-parole de l’UNICEF au Rwanda, au Vietnam et à Genève. 

C’est au travers de ses nombreuses missions humanitaires dans des pays en guerre ou en proie à des catastrophes naturelles en Afrique, en Asie, en Europe et au Moyen Orient qu’il s’imprègne plus que jamais  de la souffrance et de l’injustice qui peuplent le monde.

En 2007 il décide de voir aussi les beaux côtés de la planète et commence à écrire.
"Sept Oasis des Mers" est son premier livre.

Cette personne alliant idéal, intelligence, et talents littéraires, a en toute simplicité accepté de répondre à cette interview.

1. Savina : “Sept oasis des mers” éd. Le Quai rouge, Bayonne, est-il le reflet d’une vie professionnelle désormais épanouie ?

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Damien : Il est le reflet d’une vie professionnelle délaissée en plein vol. C’était une vie au service des autres, exaltante, épanouissante, mais aussi épuisante moralement. Aider est difficile. Il est un moment dans la vie où – c’est bien connu -- l’on a envie de changement, de s’épanouir différemment, de vivre un ou plusieurs rêves d’enfant. Cette transition n’est pas facile. Le voyage et l’écriture m’ont toujours collé à la peau. Le voyage me comble parce que j’ouvre mes sens. L’écriture m’égratigne parce que je les interroge sans cesse.

2. Savina : Pourquoi avoir souhaité voyager alors que votre carrière semblait toute tracée ?

Damien : La réponse est dans votre question: une “carrière toute tracée” n’est pas quelque chose qui me fait avancer. Mon travail m’amenait à voyager beaucoup. Mais un peu comme les journalistes, forcément, j’allais toujours là où ça allait mal. Je me souviens au Rwanda, en 1996, les réfugiés rentraient chez eux après deux années d’exil dans des camps maudits; ils formaient un train humain invraisemblable et marchaient sur une route par centaines de milliers. A quelque centaines de mètres, la vie continuait, un marché jouxtait une école où les enfants jouaient dans la cour de récréation, comme si rien ne se passait.

Non, je voulais découvrir un autre sens à ma vie. Mais surtout, je pense, à redécouvrir la personne que j’étais vraiment. Je vivais trop dans une certaine réalité, dans laquelle je ne me reconnaissais plus.

3. Savina : Le choix des îles est-il dû au hasard de votre imagination, un coup de tête, ou bien exercent –elles une fascination depuis une époque lointaine ?

Damien : Les îles, c’est un rêve d’enfance, les yeux près de la mer et le nez dans un atlas. Depuis mon enfance, je suis un adorateur des îles isolées, celles qui sont rythmées par les marées, éloignées des sentiers battus, qui sentent les embruns et peuplées d’insulaires reclus, par toujours sympathiques, mais forcément différents. Une île isolée est un endroit et où le téléphone portable ne passe pas. Les îles “paradisiaques” courues et people ne me fascinent pas. Je cassais les pieds de mes parents en leur posant des questions sur Pitcairn, Clipperton ou les Sandwich du Sud. Cela les agaçait gentiment. Un jour, je me suis dit: j’irai. J’ai dû attendre pas mal de décennies avant de combler la fosse entre le rêve et la réalité quotidienne.

4. Savina : Que représentent les îles pour vous ?  Pourquoi vous attirent-elles tant ?

Damien : J’ai cru savoir; je ne sais plus trop. Il existe une réelle mélancolie dans les îles isolées, une spontanéité chez les habitants, une rudesse dans leurs manières. Les îles isolées ne sont pas le paradis, cela a été dit et redit, mais je voulais en avoir le coeur net. Les rumeurs, la promiscuité, l’absence de perspectives pour les études, l’incapacité de choisir son conjoint pour des raisons d’éloignement font que ces îles vivent sur un autre rythme, ont d’autres priorités, sont fragiles et ignorées par les pouvoirs centraux. C’est difficile d’être loin, petit, fragile, différent. Et en voyage aussi bien que dans l’écriture, on se sent pareil: loin, petit, fragile, différent. Il existe un côté romanesque évident également. Il se passe des choses inédites sur ces bouts de terre isolés au milieu d’océans insensés, et comme il n’y a souvent pas grand-chose “à voir”, chaque détail compte. Au fil du temps, l’adoration s’est transformée en amour, celui qui fait accepter les défauts de l’autre.

5. Savina : “Comment pourriez-vous presenter le livre “Sept Oasis des mers” ?  Ce livre est-il confiné entre des dates, suit-il un trajet de voyage ?

Damien : Quatre mois de voyage, trois continents, des bateaux, de la solitude, des joies, des questionnements, tout ça. Sept îles très différentes, mais unies par le même lien que crée l’isolement: Ascension, Ste-Hélène, Cocos, Christmas, Lord Howe, Kosrae et Pohnpei. Des rencontres surtout, beaucoup de rencontres.

6. Savina : Voyagez-vous encore depuis la sortie de cet ouvrage ?

Damien : Oui. Je pars dans les confins au moins une fois par an. J’économise jusqu’au moindre brocoli pour pouvoir partir. J’ai de la chance. J’ai abandonné une “carrière toute tracée”, un statut social, une identité, un confort de vie. Mais j’ai gagné le temps, la réflexion et la liberté. C’est une deuxième vie, elle me plaît, elle n’est pas toujours simple pour un esprit inquiet comme le mien, mais je suis content d’avoir vaincu la routine confortable pour une existence plus précaire et plus tranquille.

7. Savina : Vous continuez donc à récolter des informations, à tenir un journal de bord en quelque sorte.  Une seconde publication pourrait-elle voir le jour ?

Damien : Mais j’ai fini le deuxième livre! J’attends, j’attends une réponse des éditeurs. Il est plus sombre que le premier, mais je m’y reconnais aussi plus, dans un certain sens. Depuis le point final de “Sept oasis des mers”, j’ai changé. L’écriture permet de voir combien l’on évolue, en bien ou en mal, en peu de temps finalement. Le deuxième livre me ressemble plus, jusqu’au moment où le temps m’aura changé, une nouvelle fois. Il est “plus moi”, je me dévoile plus, tout en amenant le lecteur dans des endroits bien éloignés comme sur l’atoll de Midway, les îles Chatham ou l’archipel de Tuvalu, en proie à la montée des eaux.

Pour le moment, j’écris sur les îles sur mon blog, sur celles que j’ai visitées, et sur les autres, ce qui est un peu osé.  

8. Savina : Comprendre les habitants de ces îles, s’imprégner de leur beauté et de leur solitude, n’est-ce pas une façon d’être en quête de soi ?

Damien : Absolument. Je ne sais pas si je les comprends. Mais je les sens. On ne peut jamais comprendre ce qui ne nous ressemble pas. Mais on peut avoir de l’empathie, le cœur qui se tord, la larme facile devant telle ou telle rencontre. Pourtant, ces différences s’estompent devant l’essentiel : la maladie, la mort, les enfants, l’éducation, la souffrance. Là, oui, nous sommes tous égaux. Voyager c’est voir la vie ordinaire et la vivre de façon extraordinaire. En voyage, je ne trouve pas de réponses, mais je déniche d’autres questions, des points de vie et de vue différents.

Et puis, le doute. Toujours le doute, ici et dans les îles. Celui qui questionne les choix à prendre et ronge ceux qui sont acquis. Celui qui défie mes prétentions d’écrivain : « Est-ce que c’est intéressant ce que tu écris ? T’es sûr ? Vraiment » ?

9. Savina : Parmi tous ces voyages, des événements vous ont-ils spécialement marqué ?  Une anecdote que vous partagerez avec nous ?

Damien : Bob des îles Cocos, et Anny à Sainte-Hélène. Bob, un vieil amiral à la retraite qui s’est posé toutes les questions que je me posais et qui m’a donné le courage de changer de vie. Et puis Anny, une jeune femme, tombée enceinte, seule, ne sachant que faire sur son île lointaine, avec son bébé à naître d’un père presque inconnu et qui ne reviendra probablement jamais. Vivre sur une île lointaine ne donne que très peu de choix.

Et puis l’atoll de Midway, dans le Pacifique. Il y a peu, un espace de mort et de sang. Maintenant, un bout de terre et de nature qui ressuscite grâce à des gens de bonne volonté, et compétents, ce qui ne va pas forcément ensemble.

10. Savina : Un dernier mot pour les lecteurs de ce blog ?

Damien : Douter dans son travail pour s’améliorer. Espérer pour avancer. Voyager pour se ressourcer. Trouver l’équilibre entre la solitude et les rencontres qui nourrissent l’âme et l’inspiration. Rester humble en lisant Stephan Zweig, mon écrivain favori, et garder son sens de l’humour. C’est tout cela que j’ai à l’esprit, en ce moment. Et sans rire, cela m’occupe à temps plein.

Savina : Merci beaucoup, cher Damien, de nous avoir partagé votre goût de l’aventure, et de nous avoir ouvert au monde.

Savina de Jamblinne