Comme si rien ne pressait, de Jean-Luc Sarré (par Antoine Emaz)

Par Florence Trocmé

 En parallèle à son écriture de poèmes, Sarré pratique depuis longtemps l’écriture de notes. Ce volume se propose de reprendre deux livres épuisés, publiés en 1991 pour Rurales, urbaines, et autres, et 1999 pour Au crayon, aux excellentes et défuntes éditions Farrago. S’y ajoute un fort ensemble inédit, la moitié du livre, Comme si rien ne pressait. Ce projet est tout à fait cohérent tant l’unité d’écriture des trois livres est évidente : il s’agit de faire la somme actuelle de Sarré côté notes. 
J’aime ce travail pour cinq raisons au moins : sa modestie, son humour, son humanité, sa culture et son écriture. 
La modestie : comme dans le journal, le « je » est au centre, mais l’image que Sarré donne de lui-même n’est pas plus narcissique que complaisamment négative : il dit aussi bien son goût pour le whisky que sa maladie ou vieillir. Aucune sacralisation de l’écriture, il s’agit plutôt d’une opération de « tri sélectif ». Lorsqu’il évoque le drame de son départ d’Algérie, cela donne : « On me demande, parfois encore, si mon départ de la terre algérienne, fut une déchirure. « Pas trop » est ma réponse la moins hypocrite. En fait il a suffi de quelques sourires pour que la métropole se fasse France. » Quand on a lu « Comme un récit », on mesure l’estompe d’une telle note. 
L’humour : il est extrêmement présent et jubilatoire, comme chez Jules Renard, et peut passer du mot d’esprit à la blague ordinaire, selon le tout venant de vivre. Cette façon de rire, ou sourire, alors qu’il y a bien un fond très sombre de vivre, est vraiment plaisante à lire. 
L’humanité : Sarré reste très proche, très attentif au quotidien ; le sien, mais aussi celui des gens. Ce qu’il observe de son balcon, par exemple : « Balcon. La voisine du dessous sort de l’immeuble avec, dans son cabas, une botte de poireaux. Je trouverais moins surprenant qu’elle y entre ». De même il note une discussion sur l’évolution de Cannes avec une vieille passante, ou bien le regard qu’il porte sur sa ville, Marseille, et ses changements. Il peut être moqueur (le portrait du touriste retraité en short) ou tout à fait bienveillant (le jardinier de l’immeuble qui vient travailler après quelques pastis de trop)… On sent une sorte d’affût du réel, depuis la météo du jour jusqu’au regard suspicieux de ce patron de bar corse qui le voit entrer pour la première fois dans l’établissement. Les notes ont de multiples facettes, mais il y a bien ce désir de retenir l’instant, la sensation ou l’émotion ou la surprise, même minimes. 
La culture : elle n’est jamais étalée, mais très présente, ou bien au départ de la note, ou bien en appui. Et on retrouve des signatures aussi diverses que Fontenelle, Jules Renard, Montaigne, le Cardinal de Retz, Chateaubriand, Chamfort, Musil, La Bruyère, Mme de Sévigné, Jouhandeau… De façon moins récurrente mais très présente aussi, la musique classique, le jazz, la peinture… 
L’écriture : Quignard écrivait que l’intérêt de la note tient à la « variété de l’attaque ». Sarré joue très bien de cela : alternance de réflexion et d’observation prosaïque, variation entre le pathétique du corps et le drôle d’une situation, mouvement entre présent et mémoire, passage de l’aphorisme à un paragraphe ou une page… La phrase reste toujours nette, sèche, sans faux pli, mais d’une note l’autre, Sarré est extrêmementsouple et mobile. 
Un excellent livre donc même si la couleur lie-de-vin choisie pour la couverture est un peu fade, même si la tranche est peu lisible et la mise en page un peu compactée. L’essentielest de pouvoir lire cette somme émiettée d’une vie, que l’on complétera avec bonheur par le numéro spécial d’Il particolare consacré à Sarré et le gros dossier du Matricule des anges dont il a fait la couverture il y a peu. 
par Antoine Emaz 
 
Jean-Luc Sarré 
Comme si rien ne pressait – (Carnets 1990-2005)  
La dogana 
224 pages – 22 €