« Du sang sur nos mains »

Publié le 01 septembre 2010 par Tanjaawi
Alors que la plupart des médias continuent à ignorer la catastrophe des Américains installés en Irak, l’auteur Nicolas Davies refuse de le faire, et son livre « Blood on Our Hands : the American Invasion and Destruction of Iraq » n’aurait pu paraître à un autre meilleur moment.
 
Ce travail exhaustif couvre la politique américaine en Irak qui s’étend sur plusieurs décennies et qui est écrit comme un appel à l’action pour les Etats-Unis afin de commencer le suivi du droit international – non seulement en Irak, mais partout. Ce qu’a été l’invasion des Etats-Unis et l’occupation de l’Irak, plus que tout autre, continue de souiller ce qui reste de la réputation salie des États-Unis.

« La réponse de l’establishment de la politique étrangère états-unienne à cette crise de légitimité a été de se retirer de la juridiction obligatoire de la Cour Internationale de Justice ; de s’opposer à la fois à la formation et le fonctionnement de la nouvelle Cour Pénale Internationale ; de se retirer des autres traités multilatéraux ; et d’embaucher de nouveaux experts et des avocats pour concevoir des raisonnements tirés par les cheveux pour dispenser le comportement états-unien des contraintes juridiques internationaux sur une base de cas par cas mais de plus en plus systématique », écrit Davies, dans ce qui est essentiellement un prélude à une analyse brillante du pourquoi et comment les États-Unis ont détruit systématiquement la nation irakienne.

« J’ai commencé avec une ferme conviction que tout ce que les États-Unis faisaient en Irak était illégitime et que tout ce que nous avons dit à ce sujet a été de la propagande, et l’indignation, je me suis senti déterminé à trouver et à exposer la réalité derrière les mensonges », Davies raconte au Truthout, et rajoute que « j’ai pu placer des événements dans un cadre cohérent d’agression criminelle, d’occupation militaire hostile et de résistance populaire car il s’agissait de la façon dont je l’ai vu tout au long ».

Étudier la politique étrangère américaine a toujours été une passion pour Davies. En plus de cela, il a ajouté plusieurs livres et articles sur le droit international à sa liste de lecture et se mit à travailler.

« Beaucoup dans ma motivation de passer autant de temps à rechercher et écrire sur tout cela provenait d’un sentiment de désespoir, que j’ai senti tout en observant l’agressive réponse états-unienne pour le 11 septembre, tous les problèmes réels et graves qui affligent la vie de milliards de personnes ont été placés en veilleuse et subordonnés à l’agenda du militarisme états-unien », raconte Davies expliquant sa motivation pour le livre. « La couverture médiatique a pris un tour profondément digne d’Orwell et c’est devenu un défi de juste tenter de comprendre ce qui était vraiment passé, un genre de triage qui était nécessaire pour ma propre tranquillité d’esprit ».

Dans le chapitre « A Brief History of Regime Change », Davies raconte comment, en revenant au milieu du XXe siècle, un agent de la CIA en Irak qui travaillait comme adjoint d’un attaché militaire à l’ambassade égyptienne à Bagdad, a été embauché par Saddam Hussein, alors âgé de 22 ans, pour assassiner le premier ministre irakien, Abd al-Karim Qasim, le 7 octobre 1959. Saddam Hussein a failli à sa tâche et il a fui le pays après avoir été blessé à la jambe par un collègue conspirateur. La CIA lui loua un appartement à Beyrouth pour l’aider à récupérer de sa blessure, après quoi, il a déménagé au Caire, où il était un visiteur fréquent de l’ambassade états-unienne, tout en étant encore payé par le renseignement égyptien.

Après que les États-Unis ont assisté Saddam Hussein dans le mouvement baasiste en Irak qui l’a propulsé dans une position de force, il devint président, le début de son règne de pouvoir coïncida avec la révolution iranienne. De cette façon, Saddam Hussein a été entièrement soutenu par les États-Unis en raison des craintes occidentales d’un Iran islamique.

Davies aborde l’une des plus larges idées fausses au sujet de l’Irak – que les sunnites et les chiites étaient les uns contre les autres. Malgré le fait que le conflit principal survenant en Irak était toujours une guérilla entre l’occupation et les forces de résistance populaire luttant pour un Irak libre de toute occupation étrangère, la propagande états-unienne dépeint d’avantage un conflit « sectaire » secondaire entre les arabes sunnites et chiites que le conflit principal qui se déroule en Irak. Selon cette rhétorique dominante, les forces d’occupation étrangère qui ont envahi l’Irak et qui ont plongé le pays dans le chaos et la violence sont devenues bien intentionnées, quoique parfois frustrées, puis des soldats de la paix ou des arbitres.

Abou Moussab al-Zarkaoui

Davies fournit un des exemples les plus flagrants de la propagande états-unienne – le mythe du terroriste jordanien Abou Moussab al-Zarkaoui étant un important chef de file de la résistance irakienne.

« Le rôle de Zarkaoui en tant que chef suprême de la résistance irakienne a été également fictif », il écrit, « un officier du renseignement militaire états-unien décrit son rôle clé dans la propagande américaine à un journaliste britannique en mars 2004 : « pendant un moment, nous avons en fait payer jusqu’à 10.000 $ aux opportunistes, les criminels et les arnaqueurs pour faire passer l’idée et la supposition que Zarkaoui, comme un fait en bêton, était le pivot de quasiment toutes les attaques en Irak… de retour à la maison ce truc a été reçu avec gratitude et a formé la base des décisions politiques. Il nous fallait un méchant, une personne identifiable au public pour se fixer dessus, et nous en avions un ».

Davies énonce que ceux d’entre nous qui faisaient des reportages en Irak ont été vus comme les instigateurs de cette propagande :

« L’ensemble des médias américains ont avalé le mythe que les forces américaines allaient être impliquées dans une querelle de sang centenaire insoluble. Le stéréotype des Irakiens consommés par d’antiques rivalités sectaires a été établi très tôt aussi bien dans l’imagination publique de l’Amérique qu’il devenait un thème commun pour les commentateurs et les humoristes. Même les Américains qui se sont opposés à la guerre en Irak acceptaient cette caricature perverse ».

Malgré le fait qu’en Irak des personnes de la même tribu appartenaient souvent à différentes sectes et interactions sociales et les mariages mixtes parmi les sunnites, chiites et Kurdes étaient monnaie courante chez la majorité laïque des Irakiens, les médias grand public dépeignaient le contraire.

Selon Davies, il n’y avait une méthodologie calculée derrière cette propagande à propos de l’Irak. « Comme dans les autres entreprises néo-coloniales, les fonctionnaires de l’occupation brouillent les classes de groupe ethnique, sectaire, tribal, économique, politique et géographique et les intérêts dans une société complexe pour créer des schismes qui pourraient être exploités afin de faciliter une stratégie « diviser pour régner » ».

Depuis 1958, l’unique plus grande menace à l’agenda états-unien en Irak a été une forte tradition de politique nationaliste séculaire. Dans ce cadre, aucun gouvernement irakien véritablement indépendant n’allait accepter les termes états-uniens de la privatisation de l’industrie pétrolière irakienne, ni à renoncer au pays pour les intérêts stratégiques états-uniens.

Par conséquent, Davies conclut sur le thème du sectarisme, « les divisions sectaires emphatiques mais néanmoins destructrices étaient une conséquence directe de cette stratégie états-unienne de diviser pour régner sur le pays, et non pas une nouvelle phase dans certaine imagination de ce conflit qui dure depuis longtemps entre sunnites et chiites ».

Truthout a demandé à Davies d’expliquer ce qu’il considère comme une connexion mortelle entre la propagande et l’impérialisme états-unien comme illustrée en Irak. « La déconnexion entre l’« Irak virtuel » dans l’esprit du public occidental et la réalité de l’agression illégale, bombardement aérien et l’assaut sur les civils et la société civile avec de puissantes armes de champ de bataille, était trop pour garder le silence dessus. Je me suis senti obligé de faire quelque chose pour exposer la réalité derrière ce qui m’a frappé comme étant la campagne de propagande militaire la plus sophistiquée dans l’histoire. Les tendances dans la politique et la propagande ont continué dans le même sens, et j’espère que le livre aura un impact sur leur ultime reprise ».

Un lien direct vers cette rubrique du sectarisme est celui de la « sale guerre » en Irak. Davies écrit qu’une sale guerre « est une stratégie de terrorisme d’Etat et de la punition collective contre une population civile entière avec l’objectif de la terroriser dans la soumission ».

En novembre 2003, un crédit supplémentaire de 87 milliards de dollars pour l’occupation de l’Irak incluait 3 milliards de dollars pour un programme secret dirigé par un brigadier de l’Air Force plus qui pourrait servir à financer les paramilitaires pour les trois prochaines années.

C’est précisément cette période dans lesquelles les nouvelles d’Irak éventuellement dominées par les rapports des escadrons de la mort et nettoyage ethnique, ont été rapportées en étant généralement rédigées dans la langue de la « violence sectaire ».

Davies décrit précisément comment les escadrons de la mort et d’autres forces utilisées pour effectuer la sale guerre ont été formés :

Suite à la formation d’un gouvernement intérimaire d’Allaoui Ayad et nomination de John Negroponte comme ambassadeur des États-Unis en juin 2004, Allaoui a déclaré un « état d’urgence », et le président George W. Bush a déclaré qu’Allaoui aurait à « prendre de sévères mesures ». Un Irako-américain nommé Arraf al-Naqib a été nommé à la tête du ministère de l’Intérieur du gouvernement provisoire. Il était le fils du général Hassan al-Naqib, l’ancien chef d’Etat-major de l’armée irakienne qui a été choisi aux États-Unis durant les années 1970 et a été l’un des fondateurs du Congrès National irakien en 1992. Les deux Naqib ont eu des contacts à long terme avec la CIA pendant leur exil. En septembre 2004, Arraf al-Naqib a nommé son oncle, un autre ancien général irakien et un officiel du parti Baas nommé Adnan Thavit pour diriger une nouvelle force paramilitaire appelée les Commandos de la Police Spéciale.

Ces forces ont été formées sous la supervision directe d’Arraf al-Naqib et Steven Casteel exécutait les ordres du ministère de l’Intérieur de l’autorité provisoire de la coalition. Il resta en Irak comme premier conseiller de Naqib, en faisant ses rapports directement à l’ambassadeur Negroponte. Le général David Petraeus, qui a été officiellement en charge de la formation des nouvelles forces de sécurité irakiennes, n’a apparemment pas été informé de l’existence des Commandos de la Police Spéciale jusqu’à ce que la nouvelle force s’était déjà établie dans les ruines d’une ancienne base armée aux abords de la zone verte, mais il a poursuivi son travail avec les plans de Naqib et Casteel.

Un colonel à la retraite James Steele prit en charge la formation les commandos, et il a continué à travailler avec eux et à les accompagner pendant les déploiements jusqu’à ce qu’il quitta l’Irak en avril 2005. Steele, comme Negroponte, est un vétéran des précédentes sales guerres états-uniennes au Cambodge et en Amérique Centrale. Avant que Steele ne soit nommé conseiller pour les forces de sécurité irakiennes par l’ambassadeur états-unien de l’Irak, John Negroponte, Steele a été vice-président d’Enron et avait officiellement été envoyé en Irak après l’invasion comme un « consultant en énergie ».

Fin 2004, comme je l’ai vu à Bagdad, les activités des escadrons de la mort étaient endémiques. Cette politique américaine, complétée par des élections nationales en Irak en 2005 qui ont été largement boycottées par la population sunnite, a créée une parfaite tempête de violence qui a duré deux autres années et demi qui s’avérerait être, de loin, la plus meurtrière période jusqu’ici de l’occupation états-unienne de l’Irak.

Pourtant, comme nous l’avons vu, c’était blâmé sur le « sectarisme » et les échecs du peuple irakien, pas sur les occupants.

« Cet échec de connecter les points entre les événements connexes qui ont déjà une importance dans l’histoire publique imprègne le rapport américain sur la guerre en Irak et aux Etats-Unis la politique étrangère en général », écrit Davies, et rajoute que « cela a facilité un processus par lequel des événements, acteurs et questions sont devenus artificiellement séparés et sectionnés dans l’esprit des lecteurs. Ceci a chargé un discours public qui était décalé de la réalité et déroutant aux personnes dans d’autres pays où les médias n’étaient pas aussi profondément complices dans les activités de propagande du gouvernement ».

Davies croit que l’effort états-unien continuant d’utiliser la puissance militaire pour contrôler l’accès aux vitales ressources naturelles, comme le pétrole irakien, est « vouée à l’échec ».

Il estime que cela « signifie que l’occupation prendra fin, aussi sûrement que l’Union Jack (nom du drapeau du Royaume-Uni, ndt) a été retiré de Hong Kong et des autres bases navales britanniques où j’ai grandi dans les années 50 et 60 et après une plus courte période d’occupation ».

Pour l’Irak, il voit que les États-Unis ont échoué « dans toutes ses objectifs » et ajoute, « une occupation réussie de l’Irak pouvait fournir une base pour attaquer l’Iran et la Syrie, mais maintenant cela complique les plans pour attaquer l’Iran tant qu’ils soutiennent cette idée ».

Lorsqu’on leur demande ce qu’il espère que « Blood on Our Hands » accomplisse, Davies est clair dans sa réponse :

« Je veux juste que le plus de personnes possible puissent lire le livre ; pour qu’il puisse jouer un rôle important dans l’élaboration que des milliers d’Américains comprennent cet événement vraiment insupportable dans notre histoire ; et que cela contribue à construire la résistance populaire au militarisme américain qui pourra finalement mettre un terme relativement paisible à l’Empire américain et permettre à l’humanité de s’occuper de tous les autres problèmes auxquels nous devons faire face ».

Blood on our hands: the American Invasion and Destruction of Iraq de Nicolas J.S. Davies

La préface du livre a été rédigée par Benjamin Ferencz, le procureur en chef du Tribunal Militaire (Einsatzgruppen Trial) de Nuremberg en 1947.

« Si les États-Unis souhaitent reconquérir leur image comme un chef de file moral dans le monde, nous devons revenir à l’état de droit qui s’applique également à tous », écrit Ferencz, et il rajoute « comme l’a souligné Davies, le changement de politique est possible si la futilité des dernières politiques est reconnue. Les détails se trouveront dans les pages qui suivent ».

Et, en effet, elles le sont.

Dahr Jamail, un journaliste indépendant, est l’auteur de « The Will to Resist: Soldiers Who Refuse to Fight in Iraq and Afghanistan, » (Haymarket Books, 2009), and « Beyond the Green Zone: Dispatches From an Unembedded Journalist in Occupied Iraq, » (Haymarket Books, 2007). Durant les cinq dernières années, Dahr Jamail a travaillé en Irak occupé pendant neuf mois ainsi qu’au Liban, en Syrie, en Jordanie et en Turquie.

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Article original : « Blood on Our Hands »

Traduction : Saïd Ahmiri pour le MecanoBlog

http://mecanoblog.wordpress.com