Où sont les intellectuels ?

Publié le 05 octobre 2010 par Unpeudetao

Avant même de se demander où ils sont, il faudrait s’interroger pour savoir non pas qui ils sont mais de quoi ils sont faits, ce qui les définit. Ce n’est pas un débat vain puisqu’à l’évidence, même si ici ou là on déplore leur moindre importance, voire leur effacement, leur rôle toujours questionné manifeste le souci de leur présence et l’angoisse de leur disparition. Parce que la société sans eux ne serait plus qu’une terre brûlée vide de sens.

Mais comment les reconnaître ? Il y a quelques semaines, à la suite de la parution du livre d’Alain Minc sur “Une histoire politique des intellectuels” (Le Point, Mediapart, Marianne 2), cette problématique a occupé les esprits et je me souviens notamment d’une critique nuancée de Max Gallo, dans Le Figaro. Tout en appréciant l’ouvrage et en rendant hommage à la capacité de synthèse de son auteur, Max Gallo soulignait que l’analyse était parfois légère, rapide et qu’en particulier Minc avait tendance à “voir des intellectuels partout”, en mélangeant allégrement ces derniers avec les philosophes et les écrivains.
J’avoue, depuis, avoir beaucoup pensé à la distinction qui pourrait être opérée et qu’elle est rien moins qu’évidente. Sans démagogie, je vais attendre, avec encore plus d’impatience que d’habitude, les commentaires qui viendront éclairer ma route.

D’abord, il me semble pertinent de ne pas confondre, même si le fait d’être un intellectuel renvoie banalement à une certaine aptitude au maniement des idées, les intellectuels avec les catégories proches mais d’une autre sorte. Les écrivains, notamment les romanciers dont Alain Minc a fait un grand usage, ne constituent pas naturellement des “intellectuels” dans la mesure où précisément le genre romanesque, pour être parfaitement réussi, a toujours exigé une distance par rapport à l’univers théorique. Marcel Proust, sur ce plan, m’est apparu comme un guide sûr lorsqu’il reprochait - mais avec l’empathie de la critique admirative - à Gérard de Nerval, pas un romancier à proprement parler, d’être encore “un peu trop intelligent”. Cette observation est valable pour tant d’autres écrivains, et pour Proust lui-même, car elle met l’accent sur la qualité fondamentale de la fiction qui est l’imagination, quand le brassage d’idées et de concepts, souvent trop lourds et denses par rapport à l’enveloppe qui les enferme, s’oppose à la liberté et à l’imprévisibilité du roman. Ainsi, s’il n’est pas inexact de soutenir que dans telle ou telle oeuvre de fiction, un auteur peut apparaître plus “intellectuel” que romancier, c’est parce que le second a capitulé devant le premier ou n’est jamais parvenu à s’en libérer. Par exemple, Emile Zola qui, dans d’autres circonstances politiques de sa vie, assumera le rôle de l’intellectuel exemplaire, ou Jean-Paul Sartre qui s’est cru romancier mais en étant inapte à laisser l’intellectuel ou le philosophe à la porte. Cela ne fait pas forcément de mauvais livres mais empêche qu’ils soient à mon sens de grands romans. Ils font penser, je ne suis pas persuadé qu’ils fassent rêver ou dériver le lecteur.

Les philosophes, si on admet qu’il en existe encore, relèvent d’un monde où les concepts, les idées, les conceptions de vie, les visions de la société et de l’humain, l’interrogation du savoir constituent la part exclusive de la réflexion et n’ont pas d’autre finalité que d’aboutir à une lumière nécessaire au penseur avant éventuellement de favoriser la lucidité des autres, de son prochain. Cette autarcie n’interdit pas de publier mais je crois que cet acte de publication est moins gouverné par l’envie à toute force de faire connaître que par le souci d’éprouver ce qu’on a élaboré au feu d’autres pensées qui pourraient être contraires. A tort ou à raison je perçois le philosophe dans son essence comme une personne qui non seulement fuit le débat public parce qu’il serait vulgaire et superficiel mais n’est pas loin de considérer que s’y impliquer distingue le véritable philosophe du bateleur. Pour le premier il n’est de salut que dans une permanente confrontation avec soi quand le second n’éprouve que l’obsession de s’évader de soi pour rejoindre le tumulte des choses et “la lie” médiatique.

 
La suite de l'article de Philippe Bilger..

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