Poignante biographie

Par Borokoff

A propos de Jean-Michel Basquiat : The Radiant Child de Tamra Davies 4 out of 5 stars

En 1983, lorsqu’une jeune cinéaste, Tamra Davies fait la rencontre Jean-Michel Basquiat, l’artiste new-yorkais, du haut de ses 23 ans, est déjà célèbre. Les images de l’interview que Basquiat (1960-1988) va lui donner n’ont jamais été montrées. Elles servent de base à un documentaire très fourni et dont le montage vif, alerte (comme une musique de jazz), alterne photographies des œuvres de l’artiste, images d’archives et interviews des gens qui ont côtoyé l’artiste.

De Jean-Michel Basquiat : The Radiant Child, il reste un souvenir poignant. La sensibilité avec laquelle Tamara Davies raconte la vie et le destin tragiques de l’artiste parviendrait presque à arracher une larme. Il faut dire que Davies connait très bien les détails de la vie de Basquiat, les influences qui ont nourri son œuvre. Alors, le seul problème, c’est comment pouvoir dissocier la vie et de l’œuvre de l’artiste issu de la bourgeoisie moyenne (son père est haïtien et sa mère porto-ricaine), tant elles sont intimement liées.

L’œuvre de Basquiat est dense (plus de deux mille peintures et dessins) et concentrée sur une période très courte, qui va de 1979 à 1988. Mais le principal attrait du documentaire de Davies est de démystifier en quelque sorte Basquiat. Davies va presque dans le sens inverse du documentaire de Schnabel sur l’artiste mort à 27 ans (comme Kobain, Hendrix ou Jim Morrisson).

Davies analyse avec énormément d’arguments (images d’archives, témoignages de ses anciens galeristes, des gens qui l’ont connu) la démarche de Basquiat. Basquiat, parti de rien, vivant littéralement dans la rue à 19 ans, va se faire peu à peu un nom au travers des graffitis qu’il égrène sur les murs de New-York, de Brooklyn où il est né à Soho et le quartier de Bowery où il s’installe, et qu’il signe du blason « Samo », « same old shit ».

Réalisés avec un ami, Al Diaz, ses graffitis (Basquiat a toujours refusé de leur donner un tel statut) sont une sorte de manifeste poétique. Leur style, très direct (comme un coup de poing en boxe) annonce le style de ses futures peintures. On peut lire par exemple sur un mur : « PAY FOR SOUP / BUILD A FORT / SET IT ON FIRE. » (« Paye la soupe / Construis un fort / Mets y le feu »). Un tel slogan a des consonances très beat generation (Kerouac : « Don’t use the phone. People are never ready to answer it. Use poetry. » « Ne pas utiliser le téléphone. Les gens ne sont jamais prêts à y répondre. Utilisez la poésie. »). Il en dit long sur l’ambition et les revendications politiques d’un artiste dont toute l’œuvre sera marquée (et même hantée) par la colonisation, le racisme des Blancs dans la police de New-York, la mort violente des grands leaders Noirs (Malcom X, Luther King), les revendications politiques du boxeur Cassius Clay. Mais Basquiat, comme un enfant émerveillé, est aussi fasciné aussi par Miles Davies ou Louis Armstrong…

Basquait voulait se faire un nom dans la peinture et marquer l’Histoire de l’Art. Et en tant qu’artiste noir, cela n’est pas un vain mot. Toute l’œuvre de Basquiat est un retour en arrière mais surtout un rappel de l’Histoire et de l’esclavagisme. Basquiat mélange la peinture aux mots qu’il barre ensuite pour que, dit-il, on puisse « mieux les lire ». La suite, on la connait. Basquiat va à la rencontre de Warhol à qui il vend une carte postale qu’il a peinte. Les deux artistes travailleront ensemble et deviendront très proches au point que Basquiat ne se remettra jamais vraiment de la mort de Warhol (1928-1987).

Revenons au film, à ce brillant documentaire qui analyse en profondeur les références et la manière qu’avait de travailler Basquiat, autant influencé par Picasso (mort en 1973) que par le primitivisme, par le be-bop que le hip-hop naissant ou ses lectures de Ginsberg et de Burroughs dont il a retenu une certaine idée de déconstruction, d’un paysage mental où prédomine l’idée du collage et qui suit d’abord les associations de son esprit, son flux de conscience (« stream of consciousness »).

Basquiat rêvait de devenir le « N°1 » en art, de battre « aux poings » Schnabel ou Clemente, alors stars new-yorkaises de l’Art. Le film de Davies restitue bien l’émulation artistique de ces années 80 à New-York mais aussi le transfert la violence de la rue sur les toiles de Basquiat. Dans Dowtown 81, Basquait jouait son propre rôle, l’artiste parti de rien mais extrêmement ambitieux et qui gravit les échelons à vitesse grand V.

La trajectoire de Basquiat a suivi cette trajectoire fulgurante. Et Davies montre bien que si Basquait est tombé dans la drogue assez rapidement, il était aussi entouré de « voraces » qui ont pillé son œuvre et profité de lui. Al Diaz, que Basquiat avait certes « lâché », semble encore s’en vouloir d’avoir revendu deux toiles offertes par Basquiat à la fin de sa vie.

Basquait, sous l’influence des doses de drogues de plus en plus dures qu’il s’administrait, était devenu très méfiant pour ne pas dire paranoïaque à la fin. C’est qu’il ne contrôlait plus rien, ni sa notoriété ni son état. Même s’il savait manier en interview une ironie que semblait lui avoir inculquée Warhol (« Vous voulez dire que je peins comme un singe ? » demande-t-il à un journaliste pour le moins inculte et maladroit), son humour était devenu sombre pour ne pas dire morbide ou prophétique (« Man dies » est plusieurs répété sur une de ses dernières toiles).

Mais au-delà du mythe, Davies revient, encore une fois, intelligemment à l’oeuvre de Basquiat, qui a révolutionné la peinture. C’est à dire qu’en peignant sur des portes, des vitres, des murs, des frigidaires, des pneus, en bricolant avec des bouts de ficelle des châssis improbables, Basquiat a par exemple fait une chose qu’un de ses modèles, Picasso, n’avait jamais réalisée : sortir la peinture de son  cadre traditionnel, le tableau…

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