Wikileaks, infowar et sexe par surprise

Publié le 04 décembre 2010 par H16

Ouf, le gouvernement Sarkozy a fini par trouver un saltimbanque coloré pour faire oublier le Karachigate ! Il était temps : on commençait à se rapprocher dangereusement d’une idée claire sur la question. Le répit est d’importance, d’autant qu’il permet à certains de montrer les muscles : Wikileaks sauve la mise au président …
Et dans le rôle du saltimbanque, c’est ce brave Eric Besson qui s’est lancé dans l’aventure.

En général, ça se passe très vite, plus vite même que Bioman : s’il ne faut à ce dernier qu’un dixième de seconde pour enfiler son moule-burne en lycra, il faut encore moins de temps au gentil Eric pour lâcher une ou deux grosses bêtises sur un sujet qu’il ne maîtrise pas et passer pour une andouille.

En l’occurrence, le ministre de l’Economie Numérique – oui, oui, ce portefeuille existe vraiment – a découvert que Wikileaks, le site qui fait fuiter les petits secrets des ambassades, est hébergé en France par OVH, et s’est immédiatement empressé de demander aux « autorités compétentes » ce qui pouvait être fait pour bouter le site hors de France. Et ce faisant, il n’a pu s’empêcher de balancer une énormité, par écrit de surcroît, énormité qui mériterait amplement sa mise sur orbite géostationnaire à coup de pied dans le fondement :

« On ne peut héberger des sites Internet qualifiés de criminels et rejetés par d’autres Etats en raison d’atteintes qu’ils portent à leurs droits fondamentaux »

Voilà qui est bel et bien n’importe quoi : sans même s’interroger finement sur la nature précise de ce que peut être un droit fondamental pour un état, la liberté d’expression, ce n’est pas pour les chiens, d’une part, et d’autre part, le flou fort mal choisi dans la formulation permet de camoufler toutes les pires dérives totalitaires. En effet, si la Corée du Nord ou Cuba jugeaient certains sites criminels et portant atteinte à leurs droits fondamentaux, il serait en réalité du devoir de la France — lumière du monde, phare des droits de l’homme et référence spatio-temporelle inamovible du bon goût bien-pensant — d’offrir un espace de liberté pour leur hébergement.

On notera au passage que le transfuge socialiste borgne au royaume des aveugles umpiste est aidé dans son occlusion intellectuelle terminale par la maintenant célèbre Marland-MiniteloMilitello, celle-là même qui réclamait bruyamment de fournir – de sa poche, bien sûr – deux millions supplémentaires à l’HADOPI pour que la foutraque institution puisse remplir sa fonction, cramer des thunes. Ne s’étant toujours pas rangée à l’avis général pourtant éclairé qu’avec son niveau visible d’expertise, elle ferait mieux de retourner au tricot, la voilà qui ne peut s’empêcher d’ajouter, à la suite de Besson :

« le pire d’Internet n’a pas le droit de cité en France… WikiLeaks n’a pas sa place dans l’Internet civilisé que nous devons construire ».

Heureusement, ma brave Murielle, on ne vous attendra pas pour construire l’Internet civilisé dont on a besoin. On a une opinion un peu plus haute de ce qu’un citoyen doit avoir le droit de faire, et une connaissance facilement plus étendue du sujet, ce qui permet au passage de gravement vous facepalmer la tête.

Tiens, Murielle, c’est pour toi :

En réalité, ce que veut dire le gars Eric, le super-héros du pyjama numérique, c’est que Wikileaks enquiquine assez profondément les Etats-Unis et, par ricochet, l’ensemble des pays qui ont des relations diplomatiques avec lui, soit à peu près tout le reste de la planète.

Et le message que Besson tente fort maladroitement de faire passer est que la France est amie des USA, et fera ce qu’il faut pour que l’affaire n’éclabousse pas trop tout le monde. De là, cependant, à faire du zèle, c’est un pas que ce gouvernement de branquignoles n’avait pas à franchir et qu’il enjambe pourtant avec fougue, quitte à se prendre les pieds dans le tapis et tenter de se rattraper en saisissant les pampilles des lustres avoisinants.

A présent, on pourrait être surpris, justement, d’une telle unanimité dans la traque d’Assange, le porte-parole officiel de l’opération Wikileaks, et dans les opérations de pilonnage informatique incessantes que le site subi depuis le début de la mise en ligne des câbles d’ambassades.

Si l’on écarte le cas de la France où, comme je le souligne en introduction, l’affaire tombait à point nommé pour détourner l’attention de l’affaire Karachi dont l’évolution laisse entrevoir des retombées politiques graves, on peut noter en effet que pas mal de dirigeants de grands pays sont assez embarrassés par la divulgation de la façon dont travaillent réellement les services de renseignements et la diplomatie internationale.

Oscillant entre les analyses de fonds et les remarques de cour d’école, les « secrets » révélés jusqu’à présent permettent surtout d’apporter des certitudes sur ce dont on se doutait déjà, et d’éclairer sous un jour parfois amusant la personnalité des chefs d’états décrites par les diplomates américains.

Mais l’agacement d’un Sarkozy ou d’un Poutine devant la divulgation de l’avis éclairé des uns et des autres sur leur égo ne justifie pas, en lui-même, les moyens de plus en plus importants mis en oeuvre pour déboulonner Wikileaks : on sent que les secrets qui restent à découvrir sont, très probablement, bien plus gênants, et porteurs de bien plus de révélations, que ceux qui s’éparpillent actuellement dans les quotidiens.

On assiste, comme le fait fort justement remarquer Pierre Chappaz sur son blog, à une véritable guerre des états contre un groupe de citoyens cherchant à divulguer une information. Les états peuvent-ils censurer des informations que les citoyens, ceux qui, en définitive, les font vivre, sont en droit de connaître ?

Et surtout, le peuvent-ils encore ?

Pour le moment, l’internet et la façon dont le public s’est approprié cette technologie permet d’affirmer que les informations de Wikileaks finiront par fuiter complètement : trop de gens savent, trop de copies existent, trop de sites sont maintenant montés.

Les attaques menées par les états sont, très heureusement, à la hauteur de leurs capacités : importantes, mais ridicules comparées à la masse énorme de citoyens en face. Que peut une administration de 100.000 personnes (si tant est qu’elle existe), mêmes expertes et motivées, contre des dizaines de millions d’internautes, trop heureux de faire chauffer du bittorrent ?

Certes, on assiste déjà à de consternantes tentatives d’étouffer l’affaire en tapant sur sa partie visible, Julian Assange, quitte à le poursuivre pour « sexe par surprise« , ce qui serait franchement comique si l’ensemble ne donnait une idée glaciale de la mesquinerie dont les politiciens sont capables pour sauver leur bifteck.

Mais il ne faudrait pas voir l’arbre et oublier la forêt.

Wikileaks, c’est la démonstration de la pire terreur qui peut s’emparer des Etats et des politiciens qui tètent goulûment à leurs indemnités généreuses lorsqu’on commence à toucher à leur sécurité, à la légitimité de leur existence : passer pour des guignols auprès du monde entier, laisser ce dernier découvrir qu’on le roule dans la farine tous les jours, c’est risquer, très concrètement, de se voir débarqué (ou pire) dans les prochaines semaines.

Compte tenu de la situation économique générale, on comprend que les élus soient nerveux, surtout ceux qui ont toute une batterie de cuisine, marmites incluses, accrochée aux basques. Alain Juppé, si tu me lis…

On peut aussi se dire que Wikileaks, c’est l’argument en béton armé qu’utiliseront ces mêmes cancrelats pour pousser toutes les lois type HADOPI, LOPPSI ou, encore plus sournois, ACTA, ou les fumisteries dangereuses à la sauce Neutralité du Net, véritable cheval de troie des gouvernements un peu finauds, histoire de museler une bonne fois pour toute l’ensemble du réseau.

En créant internet, on a donné, pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, la possibilité réelle et quantifiable, que chaque humain puisse effectivement s’exprimer, s’organiser comme bon lui semble, indépendamment de l’état.

Se passer de l’état, c’est se passer des politiciens.

On comprend leur terreur.

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In a free society, we are supposed to know the truth. In a society where truth becomes treason, we are in big trouble. Ron Paul
Ron Paul