Daddy is dead, un livre slam ?

Publié le 05 décembre 2010 par Melisende


Daddy est mort...
retour à Sarcelles

de
Insa SANE(Partenariat Sarbacane,
DEAN - 267/220)
Editions Sarbacane (Exprim')
,
2010, p. 279
Première Publication : 2010

Insa Sané
est un écrivain, slameur, rappeur et comédien né en 1974 à DakarDaddy est mort... est le 4ème volet de la "Comédie urbaine" amorcée avec Sarcelles-Dakar, puis Du plomb dans le crâne et Gueule de bois, qui l'ont imposé comme un auteur majeur de sa génération.

"A 20 ans, on est bête et méchant. A 20 ans, on ne s'imagine pas 20 ans plus tard, tu me le feras pas croire. Parfois, on rêve de carrosses, changer les baffes en caresses ; pour un J'te jure, je t'aime, on se déboutonne. Ouais, c'est l'amour monotone quand on a 20 printemps d'automne."
Résumé de quatrième de couverture :
            1995, Sarcelles. Tandis que Djiraël s’envole pour Dakar, son pote Daddy a du pain sur le bitume : à 20 ans, il va être père. La vie n’a pas toujours été tendre avec lui, entre une mère toxico et un père inconnu, mais cette fois il a le plan parfait.
            Oui, Daddy a un plan… et aussi un mystère à percer : l’identité de son père. Un mystère qui va lui coûter la vie – on retrouve son corps brûlé dans une poubelle. Sa mort plonge les rues du 19e arrondissement de Paris dans une impitoyable guerre de quartiers, où Djiraël, tout juste rentré de Dakar, est entraîné, ainsi que son pote Youba et tous les jeunes Sarcellois. 1995 : Paris (19) vs Sarcelles (95). La police est sur le coup.
            Et c’est Tonton Black Jacket, alors nouvel agent de la brigade des stupéfiants, qui va s’apercevoir qu’une affaire qui roule a souvent des rouages pourris…
Avis personnel :

           
Les éditions Sarbacane m’ont contactée il y a quelques semaines pour me proposer Daddy est mort… retour à Sarcelles. Ce n’est pas du tout le genre de livres que je lis habituellement, pas du tout un contexte qui me parle et pas un univers que j’apprécie particulièrement. Sans vouloir faire des généralités ou apporter des préjugés, la vie dans les cités, le slam (Insa Sané est un slameur) et tout ce qui s’en suit sont à des milliers de kilomètres de mes goûts et de ma vie ! J’ai donc longuement hésité avant d’accepter, mais finalement, je me suis lancée car j’avais très envie de découvrir de nouvelles choses et de sortir de mes habitudes. Résultat : j’ai A-DO-RE ! Ce n’est pas un énorme coup de cœur, mais c’est un joli petit coup de cœur ! Je remercie donc chaleureusement les éditions Sarbacane pour cet envoi !

           Daddy - vingt ans - a rendez-vous avec sa mère - Eléonore - junkie délabrée qu’il n’a pas vue depuis des années. Elle supplie son fils de lui donner de l’argent pour sa dose. Il accepte, à condition qu’elle lui apprenne enfin qui est ce père qu’il n’a jamais connu. Le cœur lourd après la révélation, Daddy met de côté le bonheur qu’il vit avec Emma - sa petite amie enceinte de huit mois - et se lance à la poursuite de ce géniteur qui l’a abandonné… Youba le parisien, quant à lui, sembler voguer sur d’autres flots depuis l’apparition de cette divine inconnue à une station de métro. Obsédé par le sourire de la demoiselle, il fait tout pour la retrouver et la rencontrer… Alain, alias Tonton Black Jacket, commence son nouveau job dans la brigade des stupéfiants, pressé de faire ses preuves. Il intègre une équipe, dirigée de main de maître par L’Ogre, afin de démanteler un gros réseau et de faire tomber un des plus gros truands du coin : Le Pasteur ! Tous ces destins se côtoient sans jamais vraiment s’entremêler… jusqu’à la mort prématurée de Daddy qui entraîne une guerre entre Sarcellois et Parisiens ! Les protagonistes se retrouvent alors intimement liés les uns aux autres, semblant tous chercher la même personne, le père de Daddy car, « Si tu lis ça, mon pote, c’est que mon père m’a tué » !
           Comme je vous le disais plus haut, le contexte général de l’histoire n’est pas de ceux que je côtoie souvent et pas non plus de ceux que j’affectionne. En effet, les histoires de gangs dans les cités à la périphérie de Paris ; autant dire que je n’étais pas sûre d’accrocher ! Et pourtant, suivre le destin des personnages, sur quelques semaines, dans leur quotidien, dans Sarcelles, dans la rue… c’était très fort, très réaliste ! Je me serais presque cru dans les HLM et les quartiers malfamés avec eux ! J’ai également apprécié le fait que l’auteur insère énormément de références dans son texte, ce qui le rend encore plus réaliste, encore plus palpable. Non seulement Insa Sané nous offre un morceau (une chanson) qui existe en vrai de vrai, en introduction de chaque nouveau chapitre ; mais en plus, il cite régulièrement ses autres titres (les quatre tomes de sa Comédie urbaine sont tous liés) et même des titres édités chez Sarbacane ! La contextualisation est très forte et permet donc au texte d’être encore plus « touchant », « prenant »…
'
           Tous les personnages (et ils sont nombreux) gravitent autour de Daddy, de manière plus ou moins « proche ». Insa Sané développe brillamment leur personnalité, s’attardant sur chacun, offrant à tous un passé, un présent, un futur… On pourrait croire (avec le titre) que Daddy est le seul héros de cette histoire, mais non ! Tous ont leur importance, tous ont leur place dans ce monde, tous ont un rôle à jouer et quelque chose à apporter. La palette des personnages est très riche et travaillée, et ceux-ci ne sont pas stéréotypés, comme j’aurais pu le redouter. Non, ils sont complexes et particulièrement touchants. Pour les citer : Djiraël, Tierno, Youba, Zulu, Farid, Tonton Black Jacket, l'Ogre, le Gros, Minus, J.P., Pinocchio, le Pasteur, Mr Left Punch, Eléonore, Emma, Pauline, Aicha,...
           J’ai également été bluffée par l’intrigue. En effet, celle-ci est très bien menée, prenante et nous tient en haleine jusqu’au bout. On pourrait presque penser à une enquête policière, puisque tout au long de la lecture, on attend de rencontrer le père de Daddy ; et là… l’auteur nous mène par le bout du nez ! J’étais persuadée que le dit père était… mais non, pas du tout ! Je n’ai rien vu venir ; je n’ai pas marché, j’ai couru ! La découverte du « vrai » père de Daddy est une vraie surprise (enfin pour moi), une révélation qui explique beaucoup de choses (notamment les liens des personnages entre eux) ; c’est vraiment bien amené, bravo ! Mais je n'en dis pas plus, j'ai déjà peur d'en avoir trop dit...
           Autre point très positif, et non des moindres : la plume ! Insa Sané est un slameur, un rappeur et ça se sent ! En effet, il manie la langue avec adresse : rythme et rimes sont de la partie, ce qui donne de très jolis passages. On retrouve également quelques phrases aux vérités « universelles », très justes, très belles. J’ai aimé la forme générale du texte : de petits chapitres (qui s’ouvrent sur une chanson, comme je le disais plus haut) qui suivent successivement le cheminement de chaque personnage ; ceux-ci sont d’ailleurs annoncés en en-tête (avant le titre de la chanson), un peu comme dans les pièces de théâtre mais avec le petit truc « urbain » en plus (par exemple : « Tonton Black Jacket (feat. L’ogre) »). En dehors du rythme et des rimes, le styles est tout de même très oral mais colle parfaitement avec le thème, avec le contexte. J’avais peur de cette oralité, j’avais peur d’être déstabilisée par celle-ci, voire même horrifiée ; mais au contraire, le style et les nombreuses adresses que fait l’auteur aux lecteurs, permet de s’immerger un peu plus dans cette histoire, dans cette périphérie parisienne qu’on connait finalement si peu…
           Avec ce texte, Insa Sané ne se contente pas d’écrire un roman ; il mêle habillement plusieurs « arts » : la poésie bien sûr, mais également et surtout la musique qui a une grande place dans son œuvre. Insa Sané, grâce à cette « comédie urbaine », se fait témoin de son temps, de son pays. Et derrière ce drame (la mort de Daddy), c’est une grosse note d’espoir qu’il offre à ses lecteurs… « Alors mon frère, rions avec les braves, les barges et les couards. Les larmes coulent, la joie se tarit, la vie suit son cours ; derrière un sourire, il y a toujours une histoire qui commence ou qui s’achève. »
           Les différentes références à ses autres textes me donnent très envie de découvrir ces autres tomes ; de suivre le destin d’autres personnages croisés ici ! Et, dorénavant, je n’hésiterai plus à me lancer dans des lectures qui ne correspondent pas à mes habitudes ; la découverte est d’autant plus enrichissante !
           Travaillant cette année dans un lycée professionnel de la « banlieue » lyonnaise, j’ai bien envie de faire découvrir ce texte à certains de mes élèves. Je pense en parler, dès que possible, avec la documentaliste ; et nous qui cherchions un ouvrage pour un hypothétique « club de lecture », pourquoi pas celui-ci ? Je pense que les personnages d’Insa Sané, leur quotidien, leur vie, leur destin,… leur parlera beaucoup plus qu’un tome des Rougon-Macquart d’Emile Zola !
           Je remercie donc, une nouvelle fois, les éditions Sarbacane pour ce partenariat et vous encourage à découvrir la plume d’Insa Sané, si vous avez l’occasion !
Les Petits [ + ] :De nombreux personnages, complexes, travaillés,… une palette très riche ! Une intrigue qui m’a transportée et m’a tenue en haleine jusqu’au bout ; j’ai été très surprise par le visage du père de Daddy ! Un contexte fort et très réaliste. Une plume rythmée et rimée, de jolies phrases, de belles idées. La musique a une place importante dans l’œuvre d’Insa Sané, aussi bien dans le style que dans la forme générale du texte (les titres de chansons en début de chapitre). Les Petits [ - ] : J’essaye de trouver, objectivement, un aspect négatif ; mais que ce soit dans le fond ou dans la forme, je sèche !