Camille claudel et auguste rodin ou l'amour des dieux

Publié le 11 décembre 2010 par Abarguillet

 
   Camille Claudel    Auguste Rodin


Avant d’endosser la toge majestueuse du roi légendaire de Chypre, Auguste connut les affres d’une vie bien humaine. Il échoua trois fois au concours d’admission à l’école supérieure des Beaux-Arts et perdit sa sœur Marie. Il fut englouti dans une phase mystique et troublée, à la recherche de Dieu.

Chez les pères du saint sacrement, les voies du seigneur étaient pénétrables et le novice-moine-artiste réalisa que sa vocation passait par le tumulte de la création, également horizontale et charnelle.

En des temps moins prestigieux, il connut l’apprentissage auprès de Carpeaux et Barye et ne sut pas, qu’en ces périodes de galère, Camille, la belle Camille, venait de voir le jour pour la première fois. Dans ce climat d’incertitude profonde, il connut et se réfugia dans les bras protecteurs de Rose Beuret, terrible présage, qui imprima plus tard sa violence jalouse et son visage dramatique à Bellone, symbole de la République.

Sa première œuvre notable, L’Homme au nez cassé, fut refusée au salon. Son fils naquit, sa mère mourut, il semblait que la mort et l’amour occupaient le centre de sa vie et de son œuvre. Il était habité, malgré le mauvais sort, par un besoin irrésistible de création et dévoré par une soif de conquête et de reconnaissance.

Un séjour à Florence le place maintenant sur les traces de Michel-Ange qui devient l’un de ses principaux inspirateurs. L’Âge d’airain, Saint Jean-Baptiste prêchant, Le Penseur, ces belles anatomies, graves, sensibles, délicatement musculeuses et pures voient le jour à son retour de Florence.

Des amis célèbres, écrivains et poètes maintenant l’entourent. Le monde se dessine.Dans une période dantesque, il reçoit la commande des Portes de l’Enfer, son père disparaît et la jolie Camille lui apparaît dans une seconde naissance. Sans doute obtint-il d’Aphrodite qu’elle donnât vie à son égérie, mais il ne l’épousa pas. Le roi et sculpteur célèbre cheminait maintenant dans son âme mature, mortelle et mythique.
Les Portes de l’Enfer ne seraient-elles pas la matérialisation de La Divine Comédie du célèbre poète latin. Sur cette toile de fond, le sculpteur animal saisit à pleins bras, tel un démiurge, la matière du limon originel. Ce créateur titanesque patauge dans le chaos, racontant Ugolin transformé en animal, Méditation avec bras, Fugit Amor, Faunesses convulsées, La Terre, La Danaïde, Andromède, les formes et les femmes tourbillonnent insaisissables. Les volumes simples et le traitement rugueux de la surface, les têtes informes, les amputations renforcent le caractère novateur et moderne.
Inspiratrice active, guerrière infatigable, Camille se déplace créative, dans l’enfer de la porte, suggérant, contestant, proposant, affrontant son Auguste démiurge, le poinçon brandi comme une arme, le maillet imposant, agile et prompt.

Le talent et l’approche de l’art sculptural de l’un et de l’autre est si proche... mais cette époque lui est si peu favorable... jolie Camille et pourtant redoutable par son génie et l’imprévisibilité de sa nature... mythique... et réelle.
Camille si menue, Auguste, imposant et athlétique. Une admiration, un respect mutuel et des réalisations jumelles génératrices d’amour et de passion aux agapes antiques.

Naîtra de leur amour, la multitude prophétique de l’enfantement. La Jeune Fille à la gerbe de Camille et Galatée d’Auguste, Galatée, représentation originelle de Camille. L’Eternelle idole de Rodin, délicate et tendre retenue, Le sakountala de Camille, frémissante réplique en miroir. L’amour et la passion réuniront dans un creuset bouillonnant une alchimie vivante. La Belle Heaulmière, Clotho, La Vieillesse Pathétique, Le Psaume et La Pensée, l’illustration des Fleurs du mal, Les Bourgeois de Calais, Balzac, L’Eternel printemps.

Ces œuvres bourgeonnantes et fleurissantes se nourriront des ébats, des disputes et des réconciliations des amants, mais témoigneront de leurs influences réciproques et profondes, d’une intense recherche partagée, dans la même direction.
La vie sociale, le monde extérieur et les mondanités... les autres, interfèrent dans leur divine comédie, Dante les avait initiés, cela prend des aspects de tragédie.
Tel un incendie qui grandit, envahit et submerge l’humain et toute la collectivité, les œuvres fusent. Des amants triviaux s’enverraient des mots entre deux portes, peut-être des traversins dans un bref emportement.
Camille, Auguste charrient des matières pesantes et dures, des matières terrestres habitées soudain du souffle de la vie, Pygmalion, Galate, Adam et Eve... et Dieu dans tout ça impassible pendant que le duo exalte, explose et délire de tous les sens et en tout sens. C’est la sonate infernale, elle pourrait se nommer la sonate à kreutzer, sortir du crâne de génie de Beethoven, avoir été reprise par Tolstoï, dans un moment d’écriture, de ressentiment et de faiblesse humaine.
Auguste, le piano, posé, ancré, socialisé, naturellement incontournable en France et dans le monde. Il impose et martèle ses notes, puissamment avec rigueur et maîtrise, classiquement, dans l’esprit et les règles des trois unités érigées par ses pères spirituels.
Camille, l’alto, délicate, mais incisive et tellement libre, individualiste et romanesque. Son art est fait de mobilité, endiablé, exalté. Elle est fascinante, déconcertante... touchante.
Auguste le sait, car sa nature d’artiste lui révèle, elle est son essence, elle incarne cette partie de lui qui évolue merveilleusement hors de lui. Sa voix, sa finesse, sa délicatesse, son talent le plus pur, son éternelle jeunesse et son véritable génie... Camille-Galatée... Alea jacta est !

Dans cet univers infernal, par vocation tyrannique, la fusion artistique et humaine des deux amants me parle de l’amour passionnel, et peu m’importe les critiques artistiques masculines qui minimisent le rôle de l’idole pour faire émerger l’Auguste, ou le contraire chez les critiques féminines déçues par les hommes qui réduisent Rodin, déjà pas si grand, à la dimension d’un gnome possessif, égoïste et captateur.
Dans le monde des dieux en phase d’amour, la critique n’entre pas. Depuis l’extérieur, à la porte de l’Enfer voire du Paradis, selon la perspective, elle enrage et invente... elle parle et écrit, mais elle ment par ignorance ou par envie.
Nul ne sait mieux qu’eux, l’amour de l’autre, l’amour de l’art, l’amour de donner vie à la terre, à la pierre, au métal, à tout autre support... et quand deux êtres, par un éclair de génie, font jaillir de la matière la sensation holographique, qu’une partie infime de l’un est la représentation d’un ensemble existant chez l’autre, tous les sentiments, les bonheurs et les débordements traversent l’âme des protagonistes et le monde entre dans une nouvelle ère.
Il est alors permis de fuir dans le déni, apeuré, en cultivant l’empreinte, de celle qui poursuivra sa vie au fond de son âme... Auguste-Pygmalion... puis Auguste Rodin, artiste créateur, célèbre et adulé, protège dans le secret, sa plus belle œuvre de chair... Camille.

Pourquoi perdre la raison, jolie Camille, Galatée innocente, si petite et si grande, si fragile et si puissante, finie et pourtant infinie. Dichotomie fatale, mais éternel féminin, éternelle idole et pour toujours Galatée sous le regard protecteur et maternel d’Aphrodite.

   JACK MANDON


  


    

   Camille Claudel ( La valse )    Auguste Rodin ( Le penseur )